Charles Fourier et la 4ème pomme

Bio express : Charles Fourier (1772-1837). Fils de commerçant aisé et commerçant lui-même, il est ruiné par les suites de la Révolution Française, pour laquelle il porte de fait un certain dégoût. Il publie la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808), Traité de l’association domestique agricole (1922) et Nouveau Monde industriel et sociétaire (1929). Quasiment inconnu de son vivant, il est redécouvert dans les années 1960.

Charles Fourier (1772-1837) est sans conteste un original, qui marque son siècle comme le socialisme français par ses inspirations. Certains traits ont ainsi pu paraître aberrants, et occulter toute un pan de sa réflexion.
L’utopie est un mot qui qualifie assez bien son œuvre. Depuis Thomas Moore, l’utopie est entendue comme un lieu de nulle part, où tout est parfait, harmonieux, stable. Pendant près de 40 ans, Charles Fourier travailla à son système de société parfaite.

L’Histoire raconte que sa prise de conscience aurait commencé par cette anecdote étonnante, Fourier travaillant lui-même dans le commerce : « Durant un voyage qu’il effectuait entre Rouen et Paris en l’année 1798, il fût frappé par la grande différence de prix qu’il y avait entre les pommes provenant de deux régions dont le climat était pourtant analogue. Le caractère dommageable et destructif de l’activité des intermédiaires commerciaux se révéla alors à son esprit » . Il y avait les pommes d’Adam, de Pâris et de Newton. Il y aurait, pensait-il, la pomme de Fourier.

Les crises, la spéculation, les inégalités, la recherche du profit, l’exploitation des travailleurs… ont détruit l’ordre harmonieux originel. Pour Charles Fourier, il faut donc organiser scientifiquement la société, en détruire la civilisation – qui a chez Fourier un sens négatif -, de telle manière à ce qu’elle redevienne harmonieuse et que les passions puissent s’y exprimer librement. Il ne s’agit pas de créer un homme nouveau, mais de faire coopérer les hommes de manière optimale.

Le phalanstère serait ce lieu, où les passions seraient constructives plutôt que bridées ou destructrices. Pour cela, Fourier distingue 12 passions élémentaires réparties en 3 groupes : luxisme (5 passions sensitives : vue, ouïe, goût, odorat, tact) ; groupisme (4 passions affectives : amitié, ambition, amour, famillisme) ; seriisme (3 passions distributives : cabaliste [besoin de faire des intrigues], papillonne [besoin d’un changement constant], composite [association de groupes concurrents]). A l’aide de calculs et de combinaisons, il en retira 810 caractères possibles pour chacun des sexes (soit 1620, arrondis à 2000 pour avoir une réserve).

Chaque matin, chaque membre se rend à une bourse au travail pour trouver un emploi qui lui correspond – ce qui supprimerait la monotonie et permettrait à chacun d’exercer, s’il le souhaite, une quarantaine de professions. Un même système est établi (une bourse aux inclinations) pour l’assouvissement de ses passions : celui qui veut être monogame le peut, celui qui veut être polygame le peut aussi. La liberté sexuelle est un pilier de son système : si dans votre vie, vous êtes satisfaits, vous vivrez plus longtemps.

Il faut donc, pour lui, réorganiser les rapports au travail et les rapports amoureux, en « unités coopératives » sans nier les personnalités individuelles. Les femmes sont l’égale absolue des hommes. Le mariage, trop restrictif, est supprimé. Un minimum d’existence est assuré à tous les membres, en plus de l’argent obtenu par le travail. Le droit de propriété n’est pas supprimé. Les institutions politiques, bien que maintenus, deviendront inutiles.
Son schéma de pensée est organisé en 32 périodes, aux termes desquelles c’est le monde lui-même qui sera transformé. Les continents seront déplacés, les astres maîtrisés, les humains pourvus d’un archibras, les déserts se couvriront de fleurs, les saisons changeront,…

Derrière ces idées qui le firent parfois passer pour un fou (il fût surnommé un jour « Fou-Riez »), son approche mit en avant plusieurs points qui furent repris plus tard, par d’autres. Ainsi, la stimulation au travail par autre chose que l’argent (et sa nécessité pour vivre) est remplacé par le bonheur de venir travailler, l’argent n’étant plus une nécessité. Le marché du travail étant marqué par une perte d’énergie forte, il convient, pour Fourier, de l’organiser. L’économie marchande est marquée par la rareté, qui fait son prix ; pour Fourier, il faut au contraire, en faire une économie d’abondance, le tout basé sur une réflexion autour du repas. Pour l’auteur, inviter quelqu’un à diner, c’est prendre en charge son bonheur . L’émancipation des femmes était pour lui une condition, et même une nécessité, pour le progrès de l’humanité.

Ses idées furent notamment éditées par Victor Considérant, un de ses disciples, qui tenta, sans succès, de fonder une colonie aux États-Unis. Plus tard, à la fin des années 60, des communautés hippies s’inspirèrent de ses écrits pour se développer, là encore sans succès.

Pour aller plus loin :
• Charles Fourier – Œuvres Complètes
• Roland Barthes – Sade, Fourier et Loyolla
• Pascal Bruckner – Fourier
• Daniel Guérin – Vers la liberté en Amour