Le Paradoxe Qatari

L’Histoire du Qatar est d’abord une histoire basée sur les liens entre tribus, dont les structures marquent encore la société aujourd’hui. Les premières traces de population sur ce territoire remontent à 4000 ans avant Jésus Christ. La région a pendant longtemps été dominée par les Perses et ce jusqu’au XVIème siècle, auxquels ont succédé les Portugais pendant quelques années. Vers le milieu du XVIème, les ottomans se sont installés dans la région. Toutes ces dominations successives se sont appuyées sur une famille locale, les Al-Thani.

Le refus de la famille Al-Khalifa de payer les britanniques pour leur protection entraîne leur départ vers Bahreïn en 1868. Dans les années 1870-1872, cette famille tente de revenir. Lorsque les Britanniques interviennent pour résoudre le conflit entre les Qatariens (Muhammad Ibn Thani) et le cheikh du Bahreïn (Muhammad ibn Al-Khalifa) pour sécuriser la route des Indes, ils reconnaissent de fait la famille Al-Thani comme titulaire de l’autorité au Qatar. Celui-ci se place sous la tutelle de l’Empire Ottoman. A la mort de Muhammad Ibn Thani, Qasim entreprend d’unifier le pays.

En 1916, les Ottomans se retirent de la région et le Royaume-Uni reconnaît le Cheikh Abdullah bin Jassim Al-Thani comme dirigeant du pays, en échange de quoi le pays se place sous sa tutelle. Il y restera jusqu’en 1971. En effet, en 1969, les Britanniques annoncent leur intention de se retirer du Golfe. Cela entraîne l’ouverture de négociations entre les différents pouvoirs régionaux afin de réfléchir à l’organisation future de cette partie du globe. L’idée de départ était de parvenir à une fédération d’Etat, comme le sont aujourd’hui les Emirats Arabes Unis. Mais après l’échec des négociations, le Qatar se déclare indépendant le 3 septembre 1971. Il adopte ensuite, en 1972, une constitution et suite à un flottement quant au titulaire du pouvoir, c’est finalement Khalifa Ibn Hamad

Al-Thani qui devient Cheikh. Celui-ci est destitué par son fils en 1995 alors que lui et son premier ministre sont en Suisse. Les raisons de son coup d’état sont simples, Hamad Ibn Khalifa Al-Thani trouvait son père peu enclin à engager des réformes qui pourraient préparer le pays à l’avenir tant sur le plan économique que sur le plan sociétal. L’un des premiers projets du nouvel émir est la mise en place de recherches concernant la liquéfaction du gaz. Ceci fera la fortune du pays.

Cette nouvelle richesse permet d’envisager le développement du pays et de commencer à penser à l’avenir. Une nouvelle constitution est votée en 2005. En 2013, le Sheikh Hamad Ibn Khalifa Al-Thani quitte le pouvoir au profit de son fils, le Sheikh Tamim Ibn Hamad Al-Thani, actuellement en poste.

Le mot clé pour comprendre le Qatar est probablement « équilibre ». Cette notion se retranscrit assez bien la position du Qatar à la fois dans les relations internationales mais également dans sa politique interne, et par extension, dans sa société civile.

Il existe au Qatar deux courants de pensée qui s’opposent dans leur conception. Le premier est incarné par l’émir et sa mère Mozah bint Nasser al-Missned (actuelle présidente de la Qatar Foundation). Ce courant est moderniste et souhaite donner au reste du monde une bonne image du pays. Le second est incarné par le Cheikh Youssef Al-Qaradawi appartenant aux Frères Musulmans. Il est très conservateur et axé sur les valeurs traditionnelles du pays.

A) MOZAH BINT NASSER AL-MISSNED ET LA QATAR FOUNDATION

Née en 1959 à Al-Khor, Mozah bint Nasser al-Missned est l’une des trois épouses de l’émir Hamad Ibn Khalifa Al-Thani. Fille d’un opposant à la famille Al-Thani, ce mariage a permis de réconcilier son père et le souverain qatari. Elle obtient un diplôme de Sociologie à l’Université de Doha en 1986. Depuis la prise de pouvoir de son mari en 1995, à la suite d’un coup d’Etat, elle s’impose progressivement comme une figure majeure du pouvoir et assoie son influence dans plusieurs domaines. Dès 1996, elle lance la Qatar Foundation for education et devient en 2002, la vice-présidente du Conseil Suprême de l’Education. Selon un article de Claire Talon, journaliste au monde, la cheikha est la représentante du féminisme islamique.

» Il n’y a rien dans notre religion qui interdise la participation des femmes à la vie publique. Elles en sont exclues pour les mêmes raisons que les hommes : le manque de démocratie » dit la Cheikha Mozah. « La femme de l’émir est ainsi devenue un modèle pour toute une génération de jeunes entrepreneuses éduquées du Golfe persique. En général, elles se sont imposées par leurs talents commerciaux ou universitaires plus que par leur rupture avec le lourd héritage islamique de la région. »
Elle a 7 enfants dont Tamin bin Hamad Al-Thani, émir au pouvoir depuis 2013.

La Qatar Foundation a pour rôle de donner aux Qatariens l’éducation, les compétences et les qualifications qui permettront au Qatar d’être compétitif au niveau mondial dans les années à venir quand les réserves de gaz ne permettront plus de garder la position stratégique que le pays occupe aujourd’hui. On lui doit notamment « Education City », une zone d’éducation construite à proximité de Doha pour accueillir des campus d’universités étrangères (HEC, University College de Londres, Université de Georgetown…). La fondation est également orientée vers la recherche, ou l’industrie comme le QSTP (Qatar Science & Technology Park), un incubateur de startups, aux côtés d’entreprises telles qu’EADS, General Electrics, Microsoft, Shell…

Les moyens mis en œuvre sont considérables – bien que le budget de la Fondation ne soit pas publié.

La plupart des Qataris sont satisfaits de la mise en œuvre de tels programmes, et sont heureux de pouvoir bénéficier d’une éducation d’excellence.

Là où la question se pose est sur la source de cette éducation. En effet, c’est une éducation différente de la culture qatarie qui est proposée, à rebours des courants conservateurs de la société.

La féminisation de la société est également un combat menée par la Cheikha. Les résultats de celui-ci sont globalement au rendez-vous : les étudiants en universités sont à 70% des femmes, celles-ci ont obtenu le droit de vote en 1999, une femme est ministre dans le gouvernement actuel, 30% des élus municipaux sont des femmes… La forte proportion des femmes dans les universités n’est pas seulement due à leur compétence. Il faut également prendre en compte le fait que les hommes sont davantage disposés, selon les statistiques, à accepter des postes dans l’armée ou la police qui jouissent d’une bonne image au sein de la population et qui ne demandent pas un niveau scolaire toujours très élevés.

B) LE CHEIKH YOUSSEF AL-QARADAWI, GARANTIE ET REPRÉSENTANT D’UN COURANT CONSERVATEUR

Le second, incarné par le Cheikh Youssef Al-Qaradawi appartenant aux Frères Musulmans, est très conservateur. Le prédicateur a un écho très important au sein de la société qatarie, du fait de son émission diffusée sur la chaîne Al-Jazeera, intitulée Al-charia wa Al-Hayat (« la voie vers Dieu et la vie»).

L’audience de cette dernière est estimée à 60 millions dans le monde. Al-Qaradawi est le reflet d’une société qui regarde avec méfiance le modèle américain dont l’émir semble, pour certains, se faire l’ambassadeur.
Si les choses pouvaient se réduire à cela, celles-ci seraient fort simples. Le problème est qu’Al-Qaradawi est lui-même un paradoxe. L’Occident le voit comme un dangereux prédicateur dont il faut combattre les mots et les gestes. Si ses positions en faveur du droit de vote des femmes, contre l’excision, contre les violences qui ont eu lieu lors de l’affaire des caricatures contre l’ambassade du Danemark notamment pourraient plaire à l’occident, ce dernier l’accuse de jouer un double-jeu, d’enflammer les foules qu’il s’empresse de calmer ensuite. Certaines de ses positions quant au droit pour un homme de battre sa femme, quant à la nécessité « d’épurer » la société des « êtres répugnants » que sont les homosexuels… font également l’objet de fortes contestations en Europe.

D’un autre côté, Al-Qaradawi est considéré par les milieux ultraconservateurs comme l’allié objectif de l’émir, donc d’Israël et des Etats-Unis.

C) SOCIOLOGIE DU COMPORTEMENT QATARI

Les valeurs des peuples bédouins sont très importantes dans la société qatarie, elles marquent la tradition mais aussi les valeurs fondamentales de la coexistence. Selon le Conseil de Coopération du Golfe, les 15 valeurs qui sont les plus importantes aux yeux des Qataris sont les suivantes :

  • La priorité à la famille, le respect pour les anciens o La religion et la morale, comme source des valeurs
  • Les transactions se centrent sur les relations entre les parents et les amis o Importance de l’hospitalité, de la générosité
  • Loyauté à la famille et aux amis, patience et pitié
  • Fierté des normes traditionnelles et du passé, de ses normes et croyances
  • Sociabilité : le groupe social est plus important que les succès personnels, le conseil de famille est le lieu de discussion des problèmes
  • Justice et compassion pour les plus faibles, nécessité de faire des transactions honnêtes pour éviter la disgrâce sur la famille
  • Montrer du respect et du courage, savoir défendre ses terres, ses droits et sa famille o Respect pour l’autorité, le patriarche, la séparation par le genre
  • Le mariage a lieu à l’intérieur de la famille (endogamie) o S’habiller modestement
  • Importance de l’éducation religieuse telle que spécifiée par l’Islam o Richesse matérielle
  • Être associé à un groupe

Ces valeurs sont fondamentales pour la mise en œuvre de toute démarche commerciale.

D) LE PARADOXE QATARI

Les réformes mises en place par l’émir ou la cheikha ne correspondent donc pas forcément à une demande sociale de la part des Qataris mais sont pilotées par une élite. Les réformes sociétales notamment, en lien avec la liberté de chacun, ou accordant une place plus importante à l’individu sont déconnectées des attentes de la population. C’est « l’exception qatarie », une élite progressiste en avance par rapport à sa population.

L’exception qatarie, c’est la cohabitation entre le « traditionnel » et « l’occidental », le paradoxe entre la piété et la richesse nouvelle du pays.

Il est vrai que « La découverte des hydrocarbures n’a pas détruit le lien social et mis à mal l’Etat mais, paradoxalement, a renforcé les deux. […] Ainsi, au Qatar l’Etat, qui était encore fragile après l’indépendance, s’est construit grâce à l’argent de la rente tandis que la famille Al Thani a utilisé les liens tribaux pour construire le pays et affirmer sa puissance. » De même, la richesse n’a pas entamé les liens familiaux qui pouvaient exister. Alors qu’auparavant, chaque famille avait un village ou une zone d’habitation particulière, aujourd’hui, les qataris vivent en famille dans les immeubles ou dans un quartier de Doha pour la plupart avec leur propre mosquée.

Cela n’apporte pas de réponse cependant concernant l’exception et le paradoxe. Il est sans doute trop tôt pour donner une réponse satisfaisante et complète à cette situation. On peut néanmoins avancer quelques éléments de réponse.

Tout d’abord, une coexistence entre la richesse et la piété est possible. Dans la religion protestante, et cela est mis en lumière par Max Weber, la richesse est un signe de la grâce de Dieu. Si je suis riche, c’est que je suis un bon croyant que Dieu récompense. Le système peut s’appliquer également à l’islam.

Selon le prophète, « les deux pieds de l’homme ne bougerons jusqu’à ce qu’il soit interrogé au sujet de sa vie et de la façon dont il l’a utilisée, au sujet de sa connaissance et ce qu’il en a fait, au sujet de sa richesse et comment il l’a acquise et dépensée… ». Il n’y a donc nulle interdiction d’être riche, le tout est donc de faire un bon usage de sa richesse et de ne pas oublier de la mettre au service de sa foi. La richesse doit passer après la foi dans l’ordre des priorités. Il ne s’agit donc pas de dépenser sa fortune n’importe comment, et de se montrer méfiant vis-à-vis des convoitises. Les habitants des pays voisins, riches plus tôt, ont eu l’occasion pour certains de dépenser leur argent sans compter dans des projets pharaoniques et dans un second temps de se faire abuser. Cette erreur n’est pas envisageable pour les Qataris.

Il n’est d’ailleurs pas dans les traditions de dépenser son argent tout d’un coup mais au contraire de préparer l’avenir. Les années de faim1 qui ont marqué le pays ne doivent pas se reproduire. Ainsi, chaque investissement, même pour un objet comme une malle, doit durer dans le temps.

Le problème est probablement à chercher dans la volonté des Qataris d’exister. Lorsqu’il était jeune étudiant au Royaume-Uni, l’actuel émir s’est vu demander par un douanier où était le Qatar et si ce pays existait vraiment. C’est probablement cette volonté d’exister sur la volonté sur le plan international, cette recherche de puissance qui mène à l’excès. Le Qatar s’est fixé des objectifs importants pour la Coupe du Monde, « l’une des plus belles de l’histoire » promet l’émir, quitte à installer des climatisations dans les rues.

A noter ensuite que ce qui fait la puissance du Qatar, ce n’est pas son armée, ni même sa diplomatie à deux visages – de plus en plus contestée par ses voisins (cf. Rappel des ambassadeurs évoqué plus haut). Ce sont les intérêts commerciaux et les intérêts qu’il partage avec des pays comme la France. En achetant et en vendant, le pays s’assure à la fois une rente et une protection de la part de ses partenaires commerciaux, souvent puissants. Le précédent koweïti, pays attaqué par son voisin irakien pour des raisons pétrolières et commerciales, ne doit pas être oublié. Le Qatar et l’émir ont été marqués par l’invasion de Saddam Hussein, et le pays ne doit pas subir le même sort.

Autre paradoxe que l’on peut relever est la différence entre la communauté nationale qatarie et la population étrangère (résidente dans le pays). Ainsi, le Qatar souhaite aider les banlieues françaises mais délaisse ses propres banlieues. Il est clair qu’aider les immigrés vivant sur son sol reviendrait à remettre en cause le système du « kafala » – sur lequel nous aurons l’occasion de revenir plus loin – et donc dans une certaine mesure le système social qatari. A noter également que le concept de division du travail ne s’applique pas vraiment aux qataris, mais davantage aux immigrés. D’une part parce que les immigrés représentent 80 à 90% des emplois, et que d’autre part, c’est un système de cooptation qui s’applique chez les nationaux (on est recruté par et pour ses relations plus que pour ses compétences).

Les années de faim : Dans les années 1920, l’essor de la culture de perles au Japon met à mal l’économie qatarie qui reposait sur ce produit. S’en suit dans les années 1930 des famines qui dureront jusqu’en 1949, date où le pays commence l’exploitation de ses ressources pétrolières.

Source :

Hubert-Rodier, J. (2013, Avril 12). Le Qatar, une puissance émergente qui reste un mystère. Récupéré sur LesEchos.fr: http://www.lesechos.fr/12/04/2013/LesEchos/21416-040-ECH_le-qatar– une-puissance-emergente-qui-reste-un-mystere.htm

Talon, C. (2011, Novembre 19). Cheikha Moza, aux limites de « l’islamiquement correct ». Récupéré sur Le Monde.fr: http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2011/11/19/cheikha-moza-aux-limites-de-l-islamiquement-correct_1605906_3218.html

Droz-Vincent, P. (s.d.). Qatar – Encyclopaedia Universalis. Récupéré sur universalis.fr: www.universalis.fr/encyclopedie/qatar

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