Le nom des choses

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Depuis quelques jours, un débat agite le monde journalistique : faut-il anonymiser le nom et le visage des terroristes ? De chaque côté, il existe des arguments plus ou moins intéressants ; les terroristes n’ont pas vocation à acquérir quelque forme de célébrité que ce soit, ils n’ont pas vocation à servir d’exemple pour qui que ce soit, … ou au contraire, il faut leur donner un nom, et se disant que ces gens ne sont pas n’importe qui, qu’ils ne font pas partie de cette foule d’anonymes qui nous croisons tous les jours dans la rue mais qu’ils ont un itinéraire précis.

Une chaîne d’information en continu a pris l’engagement de ne plus diffuser les noms et les visages des terroristes… pour diffuser le lendemain une interview de la mère de l’un d’eux. De la difficulté d’évoluer.

Dans la Rome Antique, il existait une pratique appelée la « Damnatio Memoriae », ou condamnation de la mémoire, qui consistait à supprimer toutes traces d’existence d’un personnage public qui avait déshonoré l’Empire ; honneurs, noms sur les monuments, statues, date d’anniversaire,… Tout cela avait pour but de conserver intacte la réputation de Rome. Devrait-on faire la même chose aujourd’hui ?

Autre référence, moins historique : Harry Potter. Alors que tout le monde se refuse à appeler Voldemort par son nom, Dumbledore insiste auprès de chacun pour que les gens oser prononcer son nom. La peur de nommer les choses renforce la peur de la chose elle-même. Cependant, il s’agit ici de dégoût plus que de peur vis à vis des terroristes.

Je crois qu’il faut prendre en compte plusieurs éléments ; si les terroristes sont des marginaux, désœuvrés, qui errent sans but avant leur radicalisation, ils se battent avant tout pour une cause à défendre. Cause pour laquelle ils veulent donner la vie. Au final, c’est donc que la cause importe plus que leur existence. Même s’il est vrai qu’ils pensent probablement qu’avoir leur nom associé à cette cause est un honneur, ils raisonnent en termes de communauté, d’appartenance à un groupe, et non à des actions individuelles.
Le deuxième élément est que ce débat n’a probablement qu’un impact limité, dans le sens où ce n’est pas parce que les journaux arrêteront de publier les noms de ces terroristes que les attentats s’arrêteront. N’occultons pas les vraies questions posées par le terrorisme.
Troisième élément, tout est une question de nuance. Le nom du dernier terroriste vivant du 13 Novembre a été répété en boucle sur les chaînes d’information, son portrait publié en une, et l’on a suivi ses aventures en Belgique, ses aventures en prison, les questions posées par le député Thierry Solère et les réponses de l’intéressé… Une série où les épisodes s’enchaînent, où le nom s’inscrit dans la mémoire des gens avec plus de force que ceux des victimes. Un usage d’une périphrase aurait été plus que bienvenue dans ces événements ; plutôt que d’utiliser le nom du terroriste, on aurait pu utiliser « Thierry Solère s’interroge sur les conditions de vie d’un assassin ».

Je pense que l’anonymisation des noms des terroristes n’est qu’un voile, et c’est davantage le traitement médiatique de l’information qu’il conviendrait de revoir. Traiter des sujets sans recul dans la minute où ils ont lieu, publier des portraits à outrance des terroristes avec leurs actualités,… est probablement aussi mortifère que de donner leur nom.

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Clément Delaunay

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