Robert Owen : entrepreneur paternaliste et réformiste radical

Bio express : Né au pays de Galles dans une famille pauvre d’artisans forgeron, Robert Owen (1771-1858) réussit, après plusieurs expériences, à créer son entreprise puis à diriger une filature de coton. Après un mariage avec la fille du propriétaire d’une filature à New Lanark (Écosse), il commença à s’intéresser et à mettre en place des expériences sociales, concernant l’éducation puis les coopératives.

L’action de Robert Owen comprend plusieurs périodes liées les unes aux autres. A son arrivée à Manchester, à la fin des années 1880, il crée son entreprise tout en participant à des réunions publiques sur les questions de l’alphabétisation ou de l’hygiène. C’est dans cette ville qu’il commence à s’intéresser à ces problématiques, autant qu’à la philosophie – notamment française. Au-delà même de la ville, bouleversée par la première Révolution industrielle, le Royaume-Uni « fournit » alors aux usines du Nord, les orphelins dont le pays avait la charge et ce, dès l’âge de sept ans. Pour Owen, la Révolution industrielle, loin de bénéficier à toutes les catégories de la population, accroît les inégalités.

Lors de son arrivée à New Lanark, en 1800, il put mettre en pratique ses théories qu’il commence à élaborer. Le précédent propriétaire, son beau-père, avait mis en place quelques structures (crèches et écoles maternelles, dortoirs…). Mais la mortalité, le temps de travail, les vols… restaient élevés.

Pour lui, cette situation n’est pas tenable ; pas seulement sur le plan moral, mais également sur le plan économique. La forte mortalité ou l’absence de l’hygiène entraînait ainsi une baisse des rendements de productions. En remédiant à ces maux, en mettant en place une éducation gratuite pour les enfants dès trois ans, des cours du soir pour les adultes… il réussit à prouver qu’il pouvait produire davantage qu’auparavant ou que ses concurrents. Owen connût alors une certaine notoriété. En fin de compte, les classes sociales avaient donc tout intérêt à coopérer. De plus, la misère des travailleurs et leur bas salaire, l’impossibilité d’acheter les produits, engendrait des crises de surproduction. Il exprima ses vues dans l’ouvrage A New View of Society, or Essays on the Principle of the Formation of the Human Character and the Application of the Principle to Practice (1813-1814).

L’un des points clés de son analyse est que l’homme est le fruit de son environnement et de circonstances. L’éducation, les valeurs transmises par la famille,… ne dépendent ainsi pas de la volonté propre de l’individu. L’individu, seul, possède néanmoins certaines aspirations, au bonheur notamment. Pour sortir quelqu’un de la misère, il faut donc lui offrir un environnement adapté, une éducation solide (l’ignorance est « l’unique source » de tout le mal), sans toutefois rendre chaque individu semblable. Il faut également, pour lui, se débarrasser de tout ce qui pouvait « brider » cette ignorance des choses de ce monde – à commencer par la religion. Ce sont d’ailleurs les accusations d’irréligions qui vinrent mettre un terme à son expérience à New Lanark en 1824. Expérience qui fit des émules dans le reste du pays (Westminster, Londres,…).

La formation, telle que pensée par Owen, dépasse le cadre de la seule instruction : il faut que les enfants d’utiliser les outils pour raisonner. Certains critiques lui ont d’ailleurs reproché d’avoir « trop » laissé de côté les connaissances pour ne se concentrer que sur la méthode. Les enfants devaient étudier différentes matières (lecture, écriture, calcul, éducation physique, arts et sciences) sans être « ennuyés avec des livres » ou inquiétés par les punitions (inexistantes, comme les récompenses).

« C’est l’État possédant le meilleur système d’éducation nationale qui aura le meilleur gouvernement »

« Le pouvoir gouvernant de tous les pays devrait établir un plan pour l’éducation et la formation du caractère de tous les citoyens »

En soit, si les ouvriers vivaient mieux, la criminalité ou l’addiction à l’alcool avaient disparu, le système de travail ne changeait pas – même si furent apportées quelques améliorations (le versement d’un salaire pendant 4 mois durant lesquels la fabrique n’avait pas de matière première pour produire).

A partir de 1817, après la fin de l’époque napoléonienne et devant l’absence de prise en considération de ses projets par le Parlement, son projet muta et Owen passe de philanthrope à « socialiste ». Son projet ne pourrait aboutir par la seule action des travailleurs – l’idée d’une coopération entre classes s’écartant, les travailleurs devant alors s’approprier l’outil de travail, de manière pacifique. La misère économique qui règne oriente Owen vers le projet coopératif (« les villages de coopération ») et le syndicalisme. On retient notamment la mise en place d’une nouvelle échelle de valeur : « le critère naturel de la valeur est en principe le travail humain, autrement dit la puissance manuelle et mentale combinée des hommes qui est mise en œuvre » (Report to the Country of Lanark), la suppression des intermédiaires ou la remise en cause de la propriété privée. Pour lui, la valeur « véritable » d’un produit était le temps consacré à sa fabrication, par le biais de « bons de travail ». La réforme de l’éducation, qu’il porte depuis le début, doit donc aller de pair avec la réforme du travail. Un projet de loi (Cotton Mill and Factory Acts) fût porté entre 1815 et 1819, qui s’inspirait d’un projet de Robert Owen : la loi interdisait le travail aux enfants de moins de 9 ans et limitait à 12 heures par jour celui des enfants âgés de 9 à 16 ans. Cette loi ne s’accompagnait pas de moyens efficaces permettant sa réelle application, ou l’inspection des usines et se limitait aux usines de coton.

« 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de repos »

Entre 1924 et 1927, Owen tenta sa chance en Amérique et fonda New Harmony, une « communauté égalitaire » sans confort, avec écoles, champs à cultiver, ateliers. Celle-ci était divisée en départements suivant les activités (agriculture, industrie, commerce…), celles-ci étant subdivisées par poste (intendants, surintendants,…). Le tout formait un ensemble hiérarchique qui entrait en contradiction avec l’égalité proclamée des individus au sein de la communauté. De plus, l’hétérogénéité des individus, de leurs croyances, et la vaste étendue de la communauté provoqua la dissolution de celle-ci, en un ensemble de communautés plus petites. Il est vrai que certains aventuriers et autres vagabonds vinrent profiter de la richesse d’Owen. Après quelques années, ces dernières communautés disparurent à leur tour. Il incomba cette échec à un manque d’éducation préalable des individus, « de sorte qu’ils puissent pratiquer de multiples activités dans leur intérêt commun ». Owen revint donc en Angleterre, où progressivement, il perdit son influence après des tentatives de fondation de nouvelles communautés, puis d’une grande union syndicale. A noter la création de l’ « Association of all Classes of all Nations » dont les débats font apparaître le mot de « socialisme ».

Au-delà de cet échec, les détracteurs d’Owen s’interrogent sur le surgissement de ce monde tant attendu. En effet, l’impensé d’Owen réside en une question « Comment et par qui ce monde advient ? ». Marx faisait de la révolution un événement préalable à tout changement politique ou économique. Chez Owen, le changement économique advient après avoir convaincu l’État en place de changer, par le simple fait de l’exemple ou de l’éducation. Là où le chartisme s’adresse au peuple, l’owénisme s’adresse au gouvernement, à une minorité éclairée.

Autre paradoxe : si Owen était féministe dans les idées qu’il défendait, l’organisation même de son association de toutes les classes et de toutes les nations donnait aux femmes un rôle inférieur. En effet, celle-ci devait être dirigée par un homme, « Le Père ». Plus généralement, et malgré l’attention qu’il portait aux autres,  Owen restait méfiant vis à vis des classes populaires et du fait de donner chacun le droit de vote.

Robert Owen est probablement l’un des penseurs socialistes du Royaume-Uni des plus influents. Aujourd’hui, un pan entier du parti travailliste anglais s’en réclame.

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