Simone Weil – 1ère partie

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Simone Weil est une philosophe atypique, radicale et fulgurante. Durant sa vie (1909-1943), son oeuvre est un condensé de recherche de la vérité, de la pureté et de la défense des plus faibles, et d’une certaine lucidité face aux événements qui l’entourent.

Elle naît en 1909, dans une famille bourgeoise, juive agnostique. Sa santé est fragile et à plusieurs reprises, on craint pour sa vie. Son père est médecin, passionné par la république, la littérature et la culture française, Pascal et le Cardinal de Retz. Son grand frère André deviendra un grand mathématicien, sans doute l’un des plus grands du XXème siècle, et recevra la médaille Fields.
Elle a comme professeur le philosophe Alain, et sort de l’ENS agrégée de philosophie. De ces années d’études, Simone de Beauvoir écrit, « elle m’intriguait, à cause de sa grande réputation d’intelligence et de son accoutrement bizarre ; elle déambulait dans la cour de la Sorbonne, escortée par une bande d’anciens élèves d’Alain ; elle avait toujours dans la poche de sa vareuse un numéro des Libres Propos et dans l’autre un numéro de L’Humanité. Une grande famine venait de dévaster la Chine, et on m’avait raconté qu’en apprenant cette nouvelle, elle avait sangloté : ces larmes forcèrent mon respect plus encore que ces dons philosophiques ».

Le début des années 1930 est assez fondamental pour elle. En octobre 1931, elle adhère au Syndicat National des instituteurs (CGT). Elle part en Allemagne, le pays de Rosa Luxembourg pour qui elle éprouve une certaine admiration. Là, elle déchante un peu et écrit « je suis de moins en moins communiste à mesure que je vois combien ils sont au-dessous de ce que demanderait une période aussi critique, en particulier en Allemagne. »
Plus tard, en 1940, elle écrira « Les origines de l’Hitlérisme », dans lequel elle compare le système hitlérien et la Rome antique. L’inhumanité des deux systèmes est sans doute ce qui les rapproche le mieux ; jeux du cirque, soumission des esclaves, impôts accablants pour les provinces conquises…
« Pendant tant de siècles de domination romaine, l’Afrique ne produisit de grand homme que saint Augustin, l’Espagne que Sénèque, Lucain et dans un autre domaine, Trajan. Qu’est-ce que la Gaule a fait qui vaille la peine d’être cité, pendant les siècles où elle fût romaine ? On ne peut guère soutenir qu’elle n’ait pas su auparavant créer dans le domaine de l’esprit puique les druides étudiaient pendant vingt ans, apprenaient par cœur des poèmes entiers concernant l’âme, la divinité, l’univers ; bien plus, ceux des Grecs qui croyaient que la philosophie avait été empruntée par la Grèce à l’étranger la disaient venue, d’après Diogène Laërce, de Perse, de Babylone, d’Egypte, de l’Inde et des druides de Gaule. […] Si l’Allemagne, grâce à Hitler et à ses successeurs, asservissait les nations européennes et y abolissait la plupart des trésors du passé, l’histoire dirait certainement qu’elle a civilisé l’Europe. »
Sa série d’articles publiés sur l’Allemagne suscitera de nombreuses réactions hostiles : elle répond « il est inutile et déshonorant de fermer les yeux ».
Au-delà de cet aspect purement, elle met en avant des contradictions du marxisme et l’aveuglement des communistes allemands. Elle n’aura de cesse de dénoncer ensuite l’attitude de l’URSS, notamment quand celle-ci ferme ses frontières aux opposants politiques allemands. Trotsky est furieux.

Pour Marx, et selon la lecture de Weil, « une révolution se produit au moment où elle est déjà à peu près accomplie ; c’est quand la structure d’une société a cessé de correspondre aux institutions que les institutions changent et sont remplacées par d’autres qui reflètent la structure nouvelle ». Dans le même temps, Marx décrit les mécanismes d’oppression exercés sur les ouvriers, par la machine de l’Etat et celle de la grande industrie. Simone Weil se pose alors une question : comment les ouvriers peuvent-ils passer de simple rouage d’un système à la classe dominante ? « Comment la technique du combat, celle de la surveillance […] pouvaient-elles cesser d’être des spécialités, des professions, et par suite l’apanage de « corps permanents distincts de la population » » ? De la même manière, la guerre est un sujet qui n’est pas véritablement traité par Marx : cette « concurrence entre les nations », comment l’abolir ? Est-ce à dire qu’il faut d’abord qu’un pays domine le monde, élimine ses concurrents pour un jour espérer le socialisme ? Une certaine contradiction existe chez Weil : toujours engagée sans être partisane.

Dans une lettre à Albertine Thévenon, elle écrit « quand je pense que les grands chefs bolcheviks prétendaient créer une classe ouvrière libre et qu’aucun d’eux – Trotsky sûrement pas, Lénine je ne crois pas non plus – n’avait sans doute mis le pied dans une usine et par suite n’avait la plus faible idée des conditions réelles qui déterminent la servitude ou la liberté pour les ouvriers – la politique m’apparaît comme une sinistre rigolade. »

Le philosophe Alain était anti-militariste mais il s’est engagé volontairement comme combattant durant la première guerre mondiale. Simone Weil sera marquée par cet engagement ; elle considère qu’on ne peut comprendre la condition ouvrière si l’on n’est pas soit même ouvrier. On ne peut en avoir qu’un aperçu « livresque », romantique, comme certain de ces contemporains. Pour elle, il n’y a rien à philosopher à l’Université. Elle devient alors ouvrière sur presse chez Alsthom, fraiseuse chez Renault,… même si sa santé fragile, de violents maux de tête, l’empêchent de continuer. Pour elle, on ne peut accepter qu’une personne, après les lumières, soit l’esclave d’une machine. La fragmentation du temps de l’ouvrier à la machine l’empêche d’avoir pleinement la maîtrise de soi-même. Elle écrit alors que les choses deviennent des hommes et les hommes deviennent des choses. A ce moment, chaque ouvrier est alors identifié par son matricule, par un numéro.

Simone Weil a été aussi ouvrière agricole, auprès de Gustave Thibon, mais le travail est n’est là pas cadencé, il est rythmé par les saisons. Cette distinction est importante : la cadence est imposée alors que le rythme est fixé par l’acteur lui-même : le militaire marche en cadence, le sportif court en rythme.
En 1934, elle publie Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale. Elle y met en exergue une phrase de Spinoza « En ce qui concerne les choses humaines, ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas s’indigner, mais comprendre ».

Elle s’engage durant la guerre d’Espagne à côté du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste), un mouvement anarchiste espagnol. Mais au bout de quelques mois, elle constate que dès lors qu’un homme est mis en possession de la puissance, alors, il ira au bout de celle-ci. Le terme « fasciste » est ainsi utilisé pour tuer des gens qui ne sont que soupçonnés ou qui, de fait, appartiendrait à une classe sociale qui les rendrait fascistes. Il est impossible de rester juste en temps de guerre. Elle rejoint par-là, Georges Bernanos, à qui elle écrira.
Gravement brûlée aux pieds en marchant dans une marmite d’huile bouillante, elle rentre en France. En revenant, elle écrit un projet d’article « Non-intervention généralisée » où elle apporte son soutien à Léon Blum et son pacifisme. Cependant, si la France n’intervient pas pour sauver les mineurs et les ouvriers d’Espagne, et si « ensuite nous faisons quand même la guerre pour un autre motif, qu’est-ce qui pourra nous justifier à nos propres yeux ? ».

A propos de l'auteur

Clément Delaunay
Par Clément Delaunay

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