Srdja Popovic : Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans armes

Popovic est un activiste serbe, dont le groupe Otpor ! (Résistance) fut à l’origine de la chute de Slobodan Molosevic. Le livre n’est pas à proprement parlé un manuel révolutionnaire. Il s’agit davantage d’un ensemble de leçons, de stratagèmes, dont l’auteur eut à user à la fin des années 1990.

La première des leçons est sans doute de se débarrasser de l’idée que ce qui arrive ailleurs ne pourrait jamais arriver dans notre propre pays, et que de toute manière, pour y parvenir, il faudrait nécessairement passer par la violence. Pour l’auteur, le recours à la violence n’est pas envisageable : face à un gouvernement comme celui de Milosevic, une telle action ne mène nécessairement qu’à la prison ou à la mort. Il faut donc y substituer l’humour, la dérision : tourner son opposant en ridicule et saper ce qui fait la base de son pouvoir, la peur.

Deuxième leçon : voyez grand mais commencez petit.

De l’augmentation des prix du cottage en Israël à celle du sel en Inde, en passant par les crottes de chien dans les squares des Etats-Unis, les combats auxquels chacun peut s’identifier ne manquent pas. Vouloir changer le fonctionnement de la société n’est pas possible du jour au lendemain. Le conseil est ainsi de commencer par des combats suffisamment grands pour être entendus, suffisamment petits pour être gagnés et suffisamment populaire pour être partagés. Face à un système en place, il propose de diviser la société en deux groupes : ceux qui sont pour, et ceux qui sont contre, en s’assurant que la ligne de partage « qui vous sépare des méchants vous offre le plus d’alliés possibles ».

Troisième leçon : avoir une vision pour demain.

La liberté est un concept parfois difficile à appréhender. Mettre en place un système, dire ce que l’on va faire de cette liberté, comment des solidarités nouvelles vont pouvoir se mettre en place… sont des éléments beaucoup plus concrets. Le tout est ainsi de savoir sur quels piliers s’appuyer.

« Bien éduqués et pleins d’enthousiasme, ces aspirants révolutionnaires se gargarisent souvent de cotations de leaders historiques et d’idées abstraites de liberté, en oubliant que leur électeur est un boutiquier fatigué dont les besoins, les préoccupations et les croyances sont bien plus terre à terre. » 

Quatrième leçon : les piliers tout puissants du pouvoir.

Reprenant les théories de Gene Sharp, l’auteur décrit la manière dont l’opposition syrienne pourrait potentiellement agir. La violence est l’apanage des régimes autoritaires : vouloir s’attaquer à un dictateur via la violence, c’est l’attaquer sur le terrain sur lequel il est le mieux préparé et sur lequel il mise une grande partie de ses ressources. Pour l’auteur comme pour Gene Sharp, il faut donc saper la possibilité pour le régime d’utiliser ses forces, notamment en coupant les circuits de financement qui permettent de les alimenter. En apposant une force suffisante sur un des piliers du régime, et notamment le pilier économique, c’est tout le système qui s’effondre. Inclure une phrase défavorable au régime dans Lonely Planet en fait partie.

« Les révolutions réussies ne sont pas des explosions cataclysmiques ; ce sont des feux qui couvent longtemps, soigneusement entretenus sous la cendre ».

Cinquième leçon : rire.

Difficile de penser que l’on peut rire sous une dictature. Mais en détournant des objets, et en créant des situations loufoques, on participe au travail de sape du régime. Dans les années 1980 en Pologne, des gens choisirent ainsi d’aller promener leur télévision dans une brouette à l’heure des informations officielles du régime. Ces sorties en soirées permirent à chacun de passer un moment convivial sans qu’il soit véritablement possible pour le régime d’y mettre fin. De la même manière, en Syrie, les opposants choisirent de déverser dans les rues de Damas des balles de ping-pong avec des messages comme « Liberté » inscrit dessus. Puis, ils choisirent de dissimuler des enceintes diffusant des messages hostiles dans du fumier, des poubelles… et tous les endroits sales qu’ils purent trouver. Symbolique.

Sixième leçon : retourner l’oppression contre elle-même.

A Subotica, ville serbe non loin de la Hongrie, une brute terrorisait la population. En affichant une photo de lui avec la légende « cet homme est une brute » dans le salon de coiffure fréquenté par sa femme, devant l’école de ses enfants,… un certain isolement social commença à affecter l’homme. Les exemples sont multiples et peuvent être diffusés partout : sur des sonneries de téléphones, sur internet, sur des guides touristiques,…

Les dernières leçons

En Serbie, le mouvement Otpor ! devait travailler avec pas moins de 19 partis d’opposition « qui se haïssaient tous cordialement ». L’idée n’était pas de créer un énième mouvement « idéologiquement pur », mais bien de réunir tous ces gens. Le principal enseignement de ce chapitre est de tout mettre en œuvre pour rassembler les 99% : chacun fait partie de cette large majorité. Pourtant, chacun n’est pas prêt à s’engager. Il faut donc créer une communauté en sachant pourquoi les gens s’engagent. Et une fois qu’ils sont engagés, planifier des actions à long terme afin de savoir précisément ce que l’on veut, comment on y arrive… Jamais ne rien laisser au hasard.
Lorsque le pouvoir tombe, il existe toujours un moment de flottement. A ce moment, il s’agit d’être capable de charge le chaos, « d’envoyer des cosmonautes sur la Lune [… et] les ramener sur Terre ». La révolution ne doit pas s’arrêter avec l’arrivée d’un nouveau dirigeant, mais continuer avec celui-ci pour maintenir la pression.

Chaque révolution peut également se faire déborder par la violence. Gandhi, Mandela,… ont eu recours à la violence, un temps, pour faire passer leurs idées. Mais une étude statistique réalisée – par Chenoweth et Stephan – sur les conflits entre 1990 et 2006 démontre que la résistance violente offre 26% de réussite, alors que les actions de résistance non-violente permettent de réussir à 53%. De la même manière, le nombre de personnes prêtes à s’engager est limité lorsqu’il s’agit d’une action violente. Et le pouvoir hésite davantage à faire usage de la force lorsqu’il fait face à des gens désarmés.

« Les pays qui ont connu une résistance non violente ont plus de 40% de chances de rester des démocraties cinq ans après la fin du conflit. Les pays qui ont choisi la voie de la violence, en revanche, ont moins de 5% de devenir des démocraties stables. »

De la même manière, lorsque votre pays est en proie à une révolution et qu’un pays étranger s’en mêle (exemple des bombardements de l’OTAN), le réflexe est de chercher un leader fort qui saura vous protéger.

« Quand votre grotte est en danger, vous soutenez votre chef, même si c’est un connard »

Tous les mouvements pacifiques peuvent être néanmoins contaminés par des individus dont le seul but est de se mettre une cagoule sur la tête, et lancer des cocktails Molotov dès la première occasion. Lors du mouvement Occupy Wall Street, des Black Block ont ainsi identifiés par des gens du mouvement ; leurs photos ont été publiées permettant ainsi au mouvement de se démarquer clairement, et à son initiative, des comportements qu’il rejetait.

En définitive, rien ne nous prépare vraiment à être un jour à vous engager dans un mouvement politique. Seulement, un jour, une cause arrive et vous devenez convaincu que le futur est entre vos mains.

Daniel Schneidermann : la presse face à Hitler

« Un Mussolini allemand »

Voici comment commence le dernier livre – très intéressant au demeurant – de Daniel Schneidermann : Berlin – 1933, la presse internationale face à Hitler – Pourquoi n’ont-ils rien-dit ? publié en 2018 aux éditions du Seuil.

A l’arrivée au pouvoir du chancelier allemand en 1933, il y a 200 journalistes occidentaux présents. Un journaliste se fait expulser pour avoir écrit que l’Allemagne devenait un « asile de fou ». Son nom ? Edgar Ansel Mowrer, journaliste au Chicago Daily News, qui obtiendra le prix Pulitzer la même année. En 1933, il publie « Germany Puts the Clock Back » [L’Allemagne régresse] dans lequel il raconte notamment des épisodes antisémites qui traverse la société allemande, avant même l’arrivée au pouvoir des nazis et durant la République de Weimar. De la même manière, le quadrillage des rues par les milices armées n’est pas une particularité du régime nazi : les communistes, les sociaux-démocrates ou la droite disposent également de forces qui s’affrontent entre elles tout au long de la montée en puissance du NSDAP. Pour Schneidermann, l’arrivée au pouvoir « s’inscrit autant dans la continuité qu’il opère une rupture ».

Face à ces événements, une certaine indifférence, des faits qui n’apparaissent pas dans les colonnes des journaux ou qui sont relatés dans quelques brèves. Ce n’est que véritablement qu’au moment de la 2nde Guerre Mondiale, et dans des cas très circonscrits qu’apparaissent à la une ces sujets. Auparavant, il s’agissait davantage de savoir si l’Allemagne allait pouvoir payer les réparations, ou respecter le traité de Versailles.

Pour Schneidermann, cette situation peut s’expliquer, pour certains journalistes, par la volonté d’entretenir de relations « normales » avec le gouvernement allemand ou leurs sources.

« Sauf que leurs sources s’appellent Goebbels, Röhm ou Goering. Sauf qu’ils sont aux prises avec les intimidations nazies. Avec la presse nazie qui les insulte chaque matin. Avec les expulsions nazies. […] ‘’[Ces expulsions nous laissèrent] presque seuls, nous les Américains. Après dix-neuf expulsions de correspondants étrangers, la prudence était de mise pour tous.’’ »

Se faire expulser signe, à cette époque, la fin d’une carrière. Et la connaissance de la langue allemande ne peut guère être utilisée ailleurs que dans ce pays. Alors, quand vient le soir, des journalistes se retrouvent autour de la Stammisch [la Table des habitués] d’une taverne de Berlin, pour évoquer leurs difficultés. A partir de la Nuit des longs couteaux et les lois de Nuremberg, les choses commencent à basculer, les analyses classiques s’effritent, sans en faire émerger de nouvelles – tentant parfois des distinctions qui paraissent impensables aujourd’hui entre « nazis radicaux » et « nazis modérés ». La prise de conscience sur l’antisémitisme régnant alors n’est pas encore arrivée.

Et les journaux français ? Parmi les journalistes français, on compte notamment Philippe Barrès, fils de l’écrivain nationaliste, qui démissionne en 1938 en disant « Nous aurons la guerre d’ici un an au plus tard. Je ne veux pas être mêlé aux affaires d’un journal qui fricote dès maintenant avec l’ennemi de demain. » Cette accusation n’est pas nouvelle, mais n’a jamais véritablement été étayée. Barrès est hostile au national-socialisme, au moins depuis 1934, date à laquelle il publie le livre Sous la vague hitlérienne. Il s’engage dès le début de la guerre dans la France Libre, et rejoindra, après la guerre, le Figaro.

« Chacun les siens en fait. La Croix se préoccupe des catholiques, l’Huma se soucie des communistes. Et la presse généraliste s’inquiète des juifs, quand elle y pense… »

Andrée Viollis, journaliste au Petit Parisien, elle, s’inquiète des « tripatouillages » que ses articles subissent, et accuse directement le Quai d’Orsay – et le ministre de l’époque, un certain Pierre Laval – de faire pression sur les journaux.

En Mars 1938, à la Une du Figaro, l’écrivain et académicien Georges Duhamel écrit un article intitulé « Que voulez-vous faire des Juifs ? » adressé aux autorités. Il s’agit de la première une sur le sujet.

Ce livre est pour l’auteur l’occasion de faire une comparaison avec d’autres époques, mais également d’interroger ses propres croyances et son histoire familiale (même si les dialogues avec sa mère sont inventés). C’est également l’occasion d’apprendre des anecdotes qui renseignent sur l’état d’esprit en Allemagne et ailleurs : l’épisode du Saint Louis, les confidence de Goering sur le programme militaire allemand,… mais également les relations privilégiées avec certains journalistes issus de pays desquels le chancelier voulait se rapprocher.

C’est également l’occasion de s’interroger sur le traitement des informations, à une époque – les années 30 – où tout semble pouvoir survenir.

On notera cependant l’absence remarquée de référence au journaliste Xavier de Hauteclocque, dont les articles et les ouvrages très fouillés lui ont coûté la vie.

Daniel Schneidermann invité de RCJ

Julia Cagé : le prix de la démocratie

On connaissait le « cens caché » de Daniel Gaxie, ou la théorie des « partis cartels » de Katz et Mair. Avec le dernier livre « Le Prix de la Démocratie » de Julia Cagé, on connaît maintenant le prix du vote : 32€.

Au-delà de ce chiffre, la thèse centrale du livre est que le système de financement des partis politiques en France contribue à favoriser les français les plus riches. Les plus aisés donnent ainsi davantage, et par le biais des réductions d’impôts, les dons se trouvent ainsi remboursés à hauteur de 66%. Pour un don de 6 000€, une personne déboursera en réalité 2040€. Alors qu’une personne plus pauvre et qui ne paie pas l’impôt sur le revenu, et ne bénéficie donc pas d’une réduction, paiera son don totalement.

« En 2016, l’Etat a dépensé 29 millions d’euros en réduction d’impôt associées aux seuls dons aux partis pour les 10% les plus riches, soit plus de 21 fois ce qu’il a dépensé pour la moitié la moins aisée des contribuables. Et il a dépensé autant pour les seuls 0,01% des Français les plus aisés que pour l’ensemble de cette moitié la plus défavorisée. »

Ce mode de financement fait donc payer par les plus défavorisés les choix politiques des plus aisés.

Pour répondre à ce défi démocratique, l’économiste propose 3 pistes :

  1. La mise en place de « bons pour l’égalité démocratique », où chaque français dispose de 7€ par an à allouer au parti politique de son choix. Ce parti doit récolter au moins 1% des bons des citoyens pour bénéficier d’un financement public.
  2. La limitation des dons individuels à 200€ par citoyen, avec la suppression des exonérations fiscales
  3. L’élection à la proportionnelle d’un tiers des sièges de l’Assemblée Nationale « sur des listes représentatives de la réalité socioprofessionnelle de la population ».

Au-delà de ces quelques idées et du panorama français, c’est un livre documenté avec de nombreux chiffres et comparaisons internationales. L’auteure revient notamment sur les cas américains, anglais, brésilien, allemand ou italien, mais également sur des problématiques liées à la philanthropie ou des questions liées aux think tanks et fondations politiques de toute obédience. A lire donc !

Julia Cagé est économiste, professeure à Sciences Po Paris. Elle a notamment publié « Sauvez les médias ».

Julia Cagé interviewée par Mediapart à propos de ce livre

Simone Weil : 1ère partie

Simone Weil est une philosophe atypique, radicale et fulgurante. Durant sa vie (1909-1943), son oeuvre est un condensé de recherche de la vérité, de la pureté et de la défense des plus faibles, et d’une certaine lucidité face aux événements qui l’entourent.

Elle naît en 1909, dans une famille bourgeoise, juive agnostique. Sa santé est fragile et à plusieurs reprises, on craint pour sa vie. Son père est médecin, passionné par la république, la littérature et la culture française, Pascal et le Cardinal de Retz. Son grand frère André deviendra un grand mathématicien, sans doute l’un des plus grands du XXème siècle, et recevra la médaille Fields.

Elle a comme professeur le philosophe Alain, et sort de l’ENS agrégée de philosophie. De ces années d’études, Simone de Beauvoir écrit, « elle m’intriguait, à cause de sa grande réputation d’intelligence et de son accoutrement bizarre ; elle déambulait dans la cour de la Sorbonne, escortée par une bande d’anciens élèves d’Alain ; elle avait toujours dans la poche de sa vareuse un numéro des Libres Propos et dans l’autre un numéro de L’Humanité. Une grande famine venait de dévaster la Chine, et on m’avait raconté qu’en apprenant cette nouvelle, elle avait sangloté : ces larmes forcèrent mon respect plus encore que ces dons philosophiques ».

Dans les années 1920, elle choisit pourtant la vie d’usine en travaillant notamment chez Alsthom et Renault.

Le début des années 1930 est assez fondamental pour elle. En octobre 1931, elle adhère au Syndicat National des instituteurs (CGT). Elle part en Allemagne, le pays de Rosa Luxembourg pour qui elle éprouve une certaine admiration. Là, elle déchante un peu et écrit « je suis de moins en moins communiste à mesure que je vois combien ils sont au-dessous de ce que demanderait une période aussi critique, en particulier en Allemagne. »

Plus tard, en 1940, elle écrira « Les origines de l’Hitlérisme », dans lequel elle compare le système hitlérien et la Rome antique. L’inhumanité des deux systèmes est sans doute ce qui les rapproche le mieux ; jeux du cirque, soumission des esclaves, impôts accablants pour les provinces conquises…

« Pendant tant de siècles de domination romaine, l’Afrique ne produisit de grand homme que saint Augustin, l’Espagne que Sénèque, Lucain et dans un autre domaine, Trajan. Qu’est-ce que la Gaule a fait qui vaille la peine d’être cité, pendant les siècles où elle fût romaine ? On ne peut guère soutenir qu’elle n’ait pas su auparavant créer dans le domaine de l’esprit puique les druides étudiaient pendant vingt ans, apprenaient par cœur des poèmes entiers concernant l’âme, la divinité, l’univers ; bien plus, ceux des Grecs qui croyaient que la philosophie avait été empruntée par la Grèce à l’étranger la disaient venue, d’après Diogène Laërce, de Perse, de Babylone, d’Egypte, de l’Inde et des druides de Gaule. […] Si l’Allemagne, grâce à Hitler et à ses successeurs, asservissait les nations européennes et y abolissait la plupart des trésors du passé, l’histoire dirait certainement qu’elle a civilisé l’Europe. »

Sa série d’articles publiés sur l’Allemagne suscitera de nombreuses réactions hostiles : elle répond « il est inutile et déshonorant de fermer les yeux ».
Au-delà de cet aspect purement, elle met en avant des contradictions du marxisme et l’aveuglement des communistes allemands. Elle n’aura de cesse de dénoncer ensuite l’attitude de l’URSS, notamment quand celle-ci ferme ses frontières aux opposants politiques allemands. Trotsky est furieux.

Pour Marx, et selon la lecture de Weil, « une révolution se produit au moment où elle est déjà à peu près accomplie ; c’est quand la structure d’une société a cessé de correspondre aux institutions que les institutions changent et sont remplacées par d’autres qui reflètent la structure nouvelle ». Dans le même temps, Marx décrit les mécanismes d’oppression exercés sur les ouvriers, par la machine de l’Etat et celle de la grande industrie. Simone Weil se pose alors une question : comment les ouvriers peuvent-ils passer de simple rouage d’un système à la classe dominante ? « Comment la technique du combat, celle de la surveillance […] pouvaient-elles cesser d’être des spécialités, des professions, et par suite l’apanage de « corps permanents distincts de la population » » ? De la même manière, la guerre est un sujet qui n’est pas véritablement traité par Marx : cette « concurrence entre les nations », comment l’abolir ? Est-ce à dire qu’il faut d’abord qu’un pays domine le monde, élimine ses concurrents pour un jour espérer le socialisme ? Une certaine contradiction existe chez Weil : toujours engagée sans être partisane.

Dans une lettre à Albertine Thévenon, elle écrit « quand je pense que les grands chefs bolcheviks prétendaient créer une classe ouvrière libre et qu’aucun d’eux – Trotsky sûrement pas, Lénine je ne crois pas non plus – n’avait sans doute mis le pied dans une usine et par suite n’avait la plus faible idée des conditions réelles qui déterminent la servitude ou la liberté pour les ouvriers – la politique m’apparaît comme une sinistre rigolade. »

Le philosophe Alain était anti-militariste mais il s’est engagé volontairement comme combattant durant la première guerre mondiale. Simone Weil sera marquée par cet engagement ; elle considère qu’on ne peut comprendre la condition ouvrière si l’on n’est pas soit même ouvrier. On ne peut en avoir qu’un aperçu « livresque », romantique, comme certain de ces contemporains. Pour elle, il n’y a rien à philosopher à l’Université. Elle devient alors ouvrière sur presse chez Alsthom, fraiseuse chez Renault,… même si sa santé fragile, de violents maux de tête, l’empêchent de continuer. Pour elle, on ne peut accepter qu’une personne, après les lumières, soit l’esclave d’une machine. La fragmentation du temps de l’ouvrier à la machine l’empêche d’avoir pleinement la maîtrise de soi-même. Elle écrit alors que les choses deviennent des hommes et les hommes deviennent des choses. A ce moment, chaque ouvrier est alors identifié par son matricule, par un numéro.

Simone Weil a été aussi ouvrière agricole, auprès de Gustave Thibon, mais le travail est n’est là pas cadencé, il est rythmé par les saisons. Cette distinction est importante : la cadence est imposée alors que le rythme est fixé par l’acteur lui-même : le militaire marche en cadence, le sportif court en rythme.
En 1934, elle publie Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale. Elle y met en exergue une phrase de Spinoza « En ce qui concerne les choses humaines, ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas s’indigner, mais comprendre ».

Elle s’engage durant la guerre d’Espagne à côté du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste), un mouvement anarchiste espagnol. Mais au bout de quelques mois, elle constate que dès lors qu’un homme est mis en possession de la puissance, alors, il ira au bout de celle-ci. Le terme « fasciste » est ainsi utilisé pour tuer des gens qui ne sont que soupçonnés ou qui, de fait, appartiendrait à une classe sociale qui les rendrait fascistes. Il est impossible de rester juste en temps de guerre. Elle rejoint par-là, Georges Bernanos, à qui elle écrira.

Gravement brûlée aux pieds en marchant dans une marmite d’huile bouillante, elle rentre en France. En revenant, elle écrit un projet d’article « Non-intervention généralisée » où elle apporte son soutien à Léon Blum et son pacifisme. Cependant, si la France n’intervient pas pour sauver les mineurs et les ouvriers d’Espagne, et si « ensuite nous faisons quand même la guerre pour un autre motif, qu’est-ce qui pourra nous justifier à nos propres yeux ? ».

Frédéric Bastiat, libéral français

Bio express : Né en 1801 à Bayonne, il est rapidement orphelin. Peu motivé par les études, il travaille avec son oncle dans une société d’import-export puis gère une propriété agricole. Dans ces expériences, il fait face à certains problèmes concernant le droit de propriété. Après une publication d’articles dans un journal économique, la rencontre avec Cobden, une nouvelle vie commence pour lui ; en tant qu’écrivain, économiste, fondateur de la société des économistes et homme politique. Élu député des Landes après la révolution de 1848, il siège au centre–gauche et devient vice-président de la commission des finances de l’Assemblée. Il meurt à Rome en 1850 de la tuberculose. Ses œuvres les plus connues sont les Sophismes Économiques, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, et la Loi. Celles-ci ont notamment influencé Margaret Thatcher et Ronald Reagan.

Influencé par Adam Smith, Jean-Baptiste Say, Antoine Desttut de Tracy, Charles Comte, Charles Dunoyer… Frédéric Bastiat est favorable à un État minimum dont la mission est de sécuriser le travail et la propriété, et de protéger la liberté. Il n’y a pour lui, que deux manières de devenir propriétaire : en produisant ou en spoliant. Dans une société, il y a donc ceux qui vivent de la production et ceux qui vivent du pillage de la production[1] (bureaucrates, politiques,..). C’est là une approche libérale de la lutte des classes, à la différence de Marx où le conflit se situe entre le patron et le salarié.

Selon Rousseau, « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire ‘’Ceci est à moi’’ et trouva des gens assez simples pour le croire, fût le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eut point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : ‘’Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne’’ ». L’idée d’une propriété privée naît avec l’idée d’une organisation de la société, et n’est donc pas « naturelle » mais « conventionnelle » selon Rousseau – à la différence de Locke, ou de Bastiat pour lesquels « l’homme naît propriétaire ». Pour Rousseau, l’institution de la propriété privée ne doit pas entrer en contradiction avec la subsistance de tous, auquel cas, la propriété ne se justifierait plus. Il met donc certaines limites définies par la loi, à la propriété privée. De fait, si la loi change, la propriété change.

Pour Bastiat, cette idée justifie les modèles socialistes utopiques où la loi change la propriété. A l’inverse, pour le libéral, c’est le travail de chacun qui justifie la propriété ; la loi n’est là que pour « sécuriser » le fruit du travail. De plus, Bastiat s’inscrit en faux contre les porteurs du « droit de chacun à… » (au logement par exemple) : si un individu a accès gratuitement à un logement, c’est que quelqu’un d’autre a payé pour lui. Si c’est l’État qui paie, et comme l’État ne produit rien, c’est le fruit de l’impôt qui a permis à cet individu d’avoir un logement.

Sur les questions économiques, Bastiat est anti-socialiste et anti-protectionniste. Pour lui, l’intérêt général est l’intérêt du consommateur. Plus question alors de mettre en place des barrières douanières : si un produit fabriqué en France coûte plus cher qu’un produit fabriqué à l’étranger, le fait « d’imposer » une taxe sur le produit étranger pour le ramener au niveau du produit français comporte un double effet pervers au niveau national. Cette attitude est moquée dans la pétition des fabricants de chandelles. D’une part, le consommateur sera amené à payer plus cher son produit – surcoût assimilé à une taxe, et d’autre part, ce surcoût ne sera pas utilisé pour faire d’autres achats, pénalisant ainsi d’autres entreprises. Une entreprise qui demanderait une protection de la part de l’État viserait, en fin de compte, à pénaliser l’intérêt des consommateurs ; une minorité exploite alors la majorité, à l’inverse du socialisme où « la majorité exploite la minorité ». Le « mauvais capitaliste », incapable d’innover ou de s’adapter, demande un avantage politique à l’État.

« L’État est une fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ».

L’une des paraboles les plus connues de Bastiat est celle de la vitre cassée. Un enfant casse une vitre qui doit donc être remplacée : cela donne du travail au vitrier. Cependant, si la vitre n’avait pas été cassée, ses parents n’auraient pas eu à dépenser cette somme et auraient pu aller au restaurant par exemple. Ainsi, la destruction de la vitre entraîne une « perte cachée » pour le restaurateur, pour une dépense identique : la destruction n’entraîne pas une relance de l’économie, mais est une perte nette d’un objet détruit (égale ici à la valeur de la vitre). Dans le cas de l’État, l’argent utilisé pour les plans de relance pour favoriser la consommation est issu de l’impôt des consommateurs.

Pour prendre un exemple contemporain, la prime à la casse pour les voitures entraîne la destruction de voitures, pour la plupart en état de marche, aux dépens d’une part des autres industries (l’argent aurait pu être dépensé ailleurs) mais également pour les jeunes qui n’ont plus d’occasions à acheter. Seul le constructeur de la voiture gagne de l’argent,… et le consommateur qui avait de toute façon prévu de changer sa voiture.

Pour aller plus loin :

Frédéric Bastiat, Œuvres Complètes
The Very Best of Frédéric Bastiat
Les vidéos de l’École de la Liberté
[1] On se rapproche de la distinction faite par Saint-Simon

Georges Bernanos, un écrivain catholique

Né en 1888 à Paris, Georges Bernanos passe sa jeunesse dans le Pas de Calais. Son père, tapissier – fournisseur de l’ambassade de Turquie, est profondément monarchiste et admirateur de Drumont. Bernanos connaît une enfance aisée et étudie chez les jésuites puis au petit séminaire. Il connaît des problèmes de santé, et ses résultats scolaires ne sont pas brillants. Il découvre Charles Maurras à 17 ans, et adhère quelques temps plus tard aux Camelots du Roi.

Journaliste, polémiste, il est, avant la guerre, rédacteur en chef d’un journal proche de l’action française. Réformé, il se porte néanmoins volontaire et participe à la 1ère Guerre Mondiale en caporal. Lorsqu’il participe à la 1ère Guerre Mondiale, il fait face à un dilemme : il n’est pas Républicain et craint qu’une victoire de la France renforce une république qu’il n’aime pas mais dans le même temps, il ne supporte pas l’idée de voir son pays attaqué par une puissance étrangère. Il choisit la seconde option. La guerre est pour lui une période compliquée, horrifié par ce qu’il voit, comme par les mensonges que l’on raconte à l’arrière.

« Ce siècle est trompeur, bon vieillard, et la vieille bonne gloire a menti. Je ne sais ce que je défends ni ce
pour quoi je puis mourir. […] J’ai décidé que mon épitaphe porterait seulement ces deux lignes Ci-gît l’homme qui se battit et mourut pour sa satisfaction personnelle et pour faire enrager ceux qui ne se battent ni ne meurent »
Bernanos à un ami, Septembre 1915

Il est effaré qu’après quatre ans de conflits, et une « paix pleine de guerre », les choses recommencent comme avant, les gens « du derrière » (de l’arrière, qui n’ont pas combattu) ne pensant qu’à protéger leur fortune. Seul le Paris des riches connaît alors les années folles.

« Paris était à ce moment-là une sorte de foire universelle où la canaille internationale des Palaces et des Wagons-lits venait cuver son or à Montmartre, comme un ivrogne cuve son vin. La température ambiante était, même sous la pluie de Février, celle d’un salon de bordel […] Qui n’a pas vécu en ce temps-là ne sait pas ce que c’est que le dégoût. Rien qu’en humant l’air des boulevards, vous auriez pu sentir l’odeur des charniers qui ne devaient pourtant s’ouvrir que dix-neuf ans plus tard. […] Un gouffre s’était creusé peu à peu, au cours de ces quatre années, entre l’Arrière et l’Avant, un gouffre que le temps ne devait pas combler, ou ne devait combler qu’en apparence ».
Bernanos, La France contre les Robots

Il se marie en 1917. Sans-emploi après la guerre, il est finalement employé par son beau-père et travaille dans une compagnie d’assurance. En 1926, il publie Sous le Soleil de Satan. Ce roman bénéficie d’un soutien du journal l’Action Française qui titre « Révélation d’un grand écrivain », qui le compare immédiatement à Balzac ou Barbey d’Aurevilly. Après la parution du livre, il décide de quitter son emploi et d’écrire, vivant très modestement. Il s’engage du côté de l’Action Française, après la condamnation de celle-ci par le Pape.

En 1931, il publie la Grande Peur des bien-pensants, un hommage à Drumont, l’auteur de la France Juive : le nom de Bernanos restera alors associé à l’antisémitisme, bien que celui-ci soit assez marginal dans ses écrits. En 1932, il connaît des problèmes d’argent et accepte d’écrire pour Le Figaro, détenu alors par François Coty. Ce transfert provoque une rupture avec ses anciens amis: « Bernanos est gluant et sinistre […] Bernanos, pourriture de la pensée et du cœur. » écrivent-ils alors.

Habitant Palma de Majorque, persuadé que la vie y est moins chère, il écrit Un Crime, le Journal d’un curé de campagne et Monsieur Ouine, qu’il mettra dix ans à terminer. De loin, il suit les événements du 6 février 1934, qu’il ne soutient pas. Il écrit alors Une Nouvelle Histoire de Mouchette, l’histoire triste de Mouchette, personnage qui apparaissait déjà dans Sous le Soleil de Satan.

De Palma, il assiste à la guerre d’Espagne : franquiste au départ – son fils fait partie de la première Phalange, il devient rapidement antifranquiste face aux massacres perpétrés par les phalangistes de la dernière heure.

« C’est alors qu’apparut le général compte Rossi. Le nouveau venu n’était naturellement, ni général, ni comte, ni Rossi, mais un fonctionnaire italien, appartenant aux chemises noires. […] Quelques jours plus tard, […] le comte Rossi prenait le commandement effectif de la Phalange. Vêtu d’une combinaison noire, ornée sur la poitrine d’une énorme croix blanche, il parcourut les villages, pilotant lui-même sa voiture de course, que s’efforçaient de rejoindre, dans un nuage de poussière, d’autres voitures remplies d’hommes, armés jusqu’aux dents. […] Cette brute géante qui affirmait un jour, à la table d’une grande dame palmesane, en essuyant ses doigts à la nappe, qu’il lui fallait au moins « une femme par jour ». La mission particulière qui lui avait été confiée s’accordait parfaitement à son génie [ndlr: ironie]. C’était l’organisation de la terreur. »
Bernanos, Les Grands Cimetières sous la Lune

Dans le même temps, il attaque vigoureusement les évêques espagnols pour la caution qu’ils apportent au conflit, qui « agissent comme Machiavel » plutôt que comme Jésus. Il écrit alors Les Grands Cimetières sous la Lune, où il dénonce le poison du totalitarisme et la corruption des idéaux catholiques.

Une fille de trente-cinq ans, appartenant à l’espèce inoffensive qu’on appelle là-bas beata, vivant paisiblement dans sa famille après un noviciat interrompu, consacrant aux pauvres le temps qu’elle ne passe pas à l’église, témoigne brusquement d’une terreur nerveuse incompréhensible, parle de représailles possibles, refuse de sortir seule. […] Sa charitable hôtesse l’interroge affectueusement. « Voyons, mon enfant, que pouvez-vous craindre ? Vous êtes une véritable petite brebis du bon Dieu, qui serait assez bête pour vouloir la mort d’une personne aussi parfaitement inoffensive que vous ? – Inoffensive ? Votre Grâce ne sait pas. Votre Grâce me croit incapable de rendre service à la Religion. Tout le monde pense comme Votre Grâce, on ne se méfie pas de moi. Eh bien. Votre Grâce peut s’informer. J’ai fait fusiller huit hommes, madame… » Oui, certes, il m’a été donné de voir des choses curieuses, étranges. Bernanos, Les Grands Cimetières sous la Lune

Il rompt alors définitivement avec l’Action Française, dénonce la volonté de celle-ci soumettre les intérêts français à ceux de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste. Il ne comprend plus ces gens qui souhaitent la défaite de leur pays, « se servir de l’ennemi contre la nation ».

Au début de la 2ème Guerre Mondiale, il écrit « jeter, comme M.Hitler, le peuple allemand aux charniers au nom d’une prétendue supériorité raciale, est une sanglante folie ». Bernanos soutient alors immédiatement l’appel du Général De Gaulle; il reste inquiet sur l’avenir de son pays après la guerre. Ses inquiétudes de voir les principaux auteurs et collaborateurs échapper à la justice seront, selon lui, avérées. « Je ne prends pas une chemise retournée pour une chemise propre » dit-il en voyant d’anciens collaborationnistes s’affichant comme gaullistes.

A son enterrement, il n’y avait presque personne, seul André Malraux et une petite délégation du gouvernement espagnol en exil étaient présents.

La figure de Bernanos est un peu tombée dans l’oubli depuis quelques décennies. Souvent comparé à Dostoïevski, l’œuvre de Bernanos est marqué par le questionnement intérieur, dans la profondeur de l’âme, dans les conflits inhérents à la personne humaine. La modernité, pour Bernanos, efface le problème du mal qui marque un aspect essentiel de sa réflexion, du pessimisme chrétien. Le Journal d’un curé de campagne est ainsi une profonde réflexion sur la réconciliation avec soi-même, comme avec un parallèle avec la passion du Christ.

Au-delà de cette seule réflexion, il est préoccupé par les questions liées à l’économie et au marché. Il a en horreur les marchands de canons et leurs produits. Il combat les structures capitalistes, mais au-delà, il promeut l’idée de justice sociale, le refus de l’écrasement des innocents.

« Le danger n’est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre sans cesse croissant d’hommes habitués, dès leur enfance, à ne désirer que ce que les machines peuvent donner. »
Bernanos, la France contre les Robots

Vocation précoce d’écrivain, même s’il s’en défendait, il est reconnu avec son premier roman publié, Sous le Soleil de Satan. Au-delà des romans même, il est davantage un témoin de son époque, qui utilise le roman pour exprimer son indignation.

Par trois fois, il refusera la légion d’honneur, et une entrée à l’académie française. De Gaulle lui-même « n’arrivera pas à l’accrocher à son char ».

Simone Weil : Note sur la suppression générale des partis politiques

Climats a réédité en mars 2017 cette Note parue initialement en février 1950. L’auteure, morte quelques années auparavant, y décrit avec concision mais sans concession ce qu’est un parti politique. Le texte qui suit est un résumé de l’œuvre.

Acheter le livre : Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques – Flammarion, Climats – réédition mars 2017

Nés de la Terreur et de l’exemple anglais, les partis politiques influencent depuis longtemps la vie politique de notre pays. Au moment de la Révolution française, les représentants portaient les doléances du peuple et n’étaient finalement « que de simples organes d’expression pour la pensée publique. Pareille chose ne se reproduisit jamais plus ».

Les caractères essentiels d’un parti

L’action politique devrait être guidée par le bien public, la vérité et la justice. Cependant, elle se heurte à l’action des partis politiques dont les objectifs ne coïncident pas. Simone Weil relève 3 caractères essentiels des partis politiques :

  • « Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective ; »
  • « Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membre »
  • « L’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite. […] Jamais ils ne concevraient que leur parti puisse avoir en aucun cas trop de membres, trop d’électeurs, trop d’argent. »

L’absence de contours réellement définis

Le problème est que l’objectif d’un parti, c’est-à-dire la réalisation de ses intérêts et de ceux de son électorat, ne coïncide pas avec la réalisation du bien public. De plus, « les partis les plus inconsistants et les plus strictement organisés sont égaux par le vague de la doctrine ». Les contours d’un parti sont tellement flous qu’il est compliqué d’établir une doctrine – si on n’est capable de résumer quelques idées d’un parti politique, cela n’en fait pas pour autant un ensemble cohérent destiné à régir la société. Et ce qui n’existe pas est sans limite.

Il est certain qu’un membre, lorsqu’il adhère à un parti n’en connaît pas toutes les positions. Pourtant en adhérant, il se donne pour mission de défendre ces dernières. D’une part, chaque membre d’un parti se pose dans le débat en tant que représentant de ce parti : « Supposons [qu’un] membre d’un parti […] prenne en public l’engagement que voici ‘’Toutes les fois que j’examinerai n’importe quel problème politique ou social, je m’engage à oublier que je suis membre de tel groupe et à m’occuper exclusivement de discerner le bien public et la justice.’’ Ce langage serait très mal accueilli. Les siens et même beaucoup d’autres l’accuseraient de trahison. […] En revanche, on trouve tout à fait naturel, raisonnable et honorable, que quelqu’un dise ‘’comme conservateur,…’’, ‘’comme socialiste, je pense que…’’ » même si, sur ce dernier point, ça n’est pas propre aux partis. « Un homme qui n’a pas pris la résolution de fidélité exclusive à la lumière intérieure installe le mensonge au centre même de l’âme ». D’autre part, en adoptant le programme d’un parti, le membre s’interdit de penser, de critiquer une position. Il serait immédiatement perçu comme un « agent » d’un parti concurrent.

Ainsi, « tout parti politique est totalitaire en germe et en aspiration ». Le fait que celui-ci ne le soit pas dans les faits s’explique par l’idée que la volonté de puissance de chaque parti est contrebalancée par une autre, d’un autre parti.

De la même manière qu’un parti politique n’envisage pas sa propre fin ; le parti lui-même est sa propre fin. « On pose en axiome que la condition nécessaire et suffisante pour que le parti serve efficacement la conception du bien public en vue duquel il existe est qu’il possède une large quantité de pouvoir. Mais aucune quantité finie de pouvoir ne peut jamais être en fait regardée comme suffisante, surtout une fois obtenue. Le parti se trouve en fait, par l’effet de l’absence de pensée, dans un état continuel d’impuissance qu’il attribue toujours à l’insuffisance de pouvoir dont il dispose. Serait-il maître absolu du pays, les nécessités internationales imposent des limites étroites. »

La suppression des partis

La suppression des partis n’empêcherait nullement le débat d’idées. Une personnalité politique peut exercer sans avoir une étiquette. Elle peut être d’accord sur le point n°1 avec untel mais en désaccord avec celui-ci sur le point n°2. L’absence de partis permettrait une fluidité plus importante, et la fin d’un attachement partisan à un ensemble d’idées auquel on n’a pas réfléchi.

Cette auteur a également publié :

Les défis (budgétaires) de l’armée

Le Livre Blanc Défense et Sécurité Nationale de 2013 indique que « l’indépendance de la Nation est menacée si le déséquilibre des comptes publics place celle-ci dans la dépendance de ses créanciers. » Un équilibre est aujourd’hui à trouver entre la qualité et la performance de l’outil de défense, les nouvelles menaces qui se profilent (Moyen-Orient, cyber-défense,…) et le respect des engagements internationaux de la France, notamment en ce qui concerne le respect des déficits publics. De plus, depuis quelques années, l’engagement américain se fait plus sélectif : déjà le président Obama faisait pression sur ses alliés pour qu’ils augmentent leurs dépenses militaires. L’élection de Donald Trump laisse supposer un désengagement et un recentrage des Etats-Unis sur la défense de ses intérêts.

J’aimerais m’arrêter sur trois points en particulier.

Le premier concerne le matériel de l’armée française. La France a lancé dans les années 1980, le programme Rafale, pour un coût d’environ 43 milliards d’€ – coût qui n’est pas jugé excessif par la Cour des Comptes, ou dans les années 90, des programmes pour les hélicoptères (Tigre, NH90 notamment). Cependant, pendant la guerre en Libye, ces avions étaient ravitaillés en vol par des avions américains, qui s’occupaient de logistique. Il y a donc dans l’armée des ilots de modernité, très performants, mais qui se font aux dépends de d’autres domaines ; drones, cyber-défense,… Les Alouettes III ont plus de 50 ans, les Gazelle, Fennec, Dauphin, Puma…Dans les années 90, au moment de la dissolution du Pacte de Varsovie, certains évoquaient les « dividendes de la paix » et ont souhaité diminuer les budgets de défense ; la France en paie le prix aujourd’hui.

Dans le rapport d’Octobre dernier, la Cour des Comptes met en garde les pouvoirs publics sur le risque de surchauffe de l’armée française. Entre 2012 et 2015, la France a mené 25 opérations sur 9 théâtres principaux. L’un des principaux problèmes est l’absence d’une budgétisation claire, de « prévisions sincères ». Le budget destiné à la défense est passé de 6,5% du PIB dans les années 1960 à 1,78% aujourd’hui. Constat qui fait dire un peu avec humour à un ancien colonel d’infanterie marine et professeur à Sciences Po Paris, « dans le domaine, notre principal ennemi, c’est Bercy ».

L’autre problème est qu’avec 8000 militaires à l’étranger, 7000 mobilisés pour l’opération sentinelle, on dépasse aujourd’hui le schéma de référence posé par le livre blanc de 2013. L’armée aura donc du mal à faire face à de nouvelles urgences, d’autant plus qu’en sur-mobilisant ses troupes, elle diminue le temps consacré à la formation des soldats.

Depuis 2008, 80 000 postes ont été supprimés, pour payer notamment des équipements. Il y a donc une perte de capacité intrinsèque de l’armée française. Cela joue sur le moral des troupes. 70% des contrats sont en CDD, le capital d’expérience s’appauvrit progressivement.

Il faut donc faire face, de manière simultanée, à tous ces défis. Sans compter le fait que s’il est hautement improbable que notre territoire soit envahi par une armée étrangère, les frontières extérieures de l’Europe sont de moins en moins sûres. Le bassin méditerranéen ou des régions outre-mer sont confrontés à des menaces qui pourraient requérir une intervention militaire directe de l’Europe. L’un des rares pays à pouvoir y répondre, c’est le nôtre. La France a donc une responsabilité supplémentaire qui est celle de pallier à cette difficulté.

L’appel lancé par le Général Pierre de Villiers est donc loin d’être un caprice ; c’est une nécessité.

La Loi Macron a tenté, dans son article 50A[1], de mettre en place des Special Purpose Vehicle, que l’on pourrait traduire des sociétés de projet, pour l’achat et la location de matériel militaire. En très gros, l’Etat achète du matériel, une Frégate Multi-Mission par exemple, qu’elle revend immédiatement à une société créée pour l’occasion. Cette société loue ensuite ce navire à l’armée, en leasing (location avec option d’achat).

Pourquoi l’ancien ministre a-t-il proposé un tel amendement ? Il le dit lui-même, la vente de fréquences 700 mégahertz a été compliquée, retardée, et une partie de l’augmentation du budget de l’armée reposait sur ces ventes. Pour être tout à fait honnête, tout le monde savait dès le départ que le calendrier ne serait pas tenu. « Le ministère de la défense serait dès lors dans l’incapacité de régler ses fournisseurs en 2015, ce qui aggraverait encore le report de charges et pourrait finir par compromettre la soutenabilité budgétaire de certains programmes d’armement ». Il s’agit donc d’agir rapidement, de parer au plus pressé. Il faut reconnaître à ce gouvernement qu’il a stoppé la diminution des budgets de l’armée qui ont amené à la situation présente. Des efforts ont été faits, mais les enjeux sont importants.

Mais en l’état, rien n’indique que ce soit une solution d’avenir. La location n’est pas forcément plus économique que l’achat, d’une part, et d’autre part, la création de société de projets « accroît la dette publique au sens des critères de Maastricht » comme a pu l’expliquer Jean-François Lamour durant les débats. Le dernier point, et non des moindres, est que l’armée n’est plus propriétaire de certains de ses équipements. Si c’est le cas avec du mobilier, c’est une autre question que de soumettre un navire à ce système. C’est en fait un grand flou qui règne sur la question du réel bénéfice de ce stratagème.

La défense nationale peut-elle être l’affaire de société privée ? Le débat est lancé. La position du ministre donne une raison de s’inquiéter. L’exercice de la souveraineté nationale suppose la possession pleine et entière des outils de défense. Si l’article contient une partie consacrée à des acteurs étrangers, le ministre de la défense a tout de même reconnu, à demi-mot, qu’il était tout de même possible pour une société étrangère – ou même pour un Etat étranger – de s’emparer de ces sociétés.

L’article a finalement été supprimé par le Sénat, et n’a pas été intégré à la loi adoptée. Mais ce n’est probablement que partie remise.

[1] Cet article n’était pas dans le projet de loi, tel que déposé à l’assemblée nationale. En effet, le gouvernement – l’actuel comme les précédents, doit réaliser une étude d’impact sur l’ensemble des articles qu’ils présentent.

Quelles améliorations les acteurs publics doivent-ils mettre en œuvre pour aider les PME françaises à exporter ?

Depuis quelques années, les opérateurs publics tentent de rétablir la balance commerciale française. Il est vrai que les PME françaises exportent peu ; cependant, le taux de transformation (on se lance à l’export, et on réussit à vendre durablement) est plus important en France que dans d’autres pays. En d’autres termes, on exporte moins mais on exporte mieux.

Une sélection est ainsi opérée au départ, notamment par le fait que les prestations françaises de Business France sont payantes, alors qu’elles ne le sont pas en Grande-Bretagne ou en Belgique par exemple : le budget de Business France est assuré pour moitié par les prestations vendues aux PME. Par comparaison, UKTI (l’équivalent britannique) a un budget de 473 millions d’euros de budget assuré à 96% par l’Etat. En Italie, le budget est assuré à 89% par l’Etat…

Mais outre ces questions de financement, l’accompagnement export des entreprises par les opérateurs publics connaît des difficultés. Différents acteurs interviennent dans le processus : le gouvernement et les différents ministères concernés (Economie et Affaires Étrangères notamment) ; les différentes Régions françaises ; des organismes comme Business France, la Banque Publique d’Investissement (pour les organes publics notamment), la Coface et les Chambres de Commerce et d’industrie (pour les organes privés).

Si les gouvernements successifs ont fait preuve d’engagement en faveur de l’export ces dernières années, les relations sont parfois compliquées entre les différents ministères. En 2008, à quelques mois d’intervalles, le ministère de l’agriculture et le ministère de l’économie (secrétariat au commerce extérieur) ont lancé, chacun de leur côté, un logo et une campagne destinés à promouvoir l’image de l’agroalimentaire français – le tout, sans concertation l’un avec l’autre. La rivalité entre Bercy et le Quai d’Orsay est également loin d’être anecdotique.

Si l’on élargit le spectre des campagnes lancées pour aider les PME françaises à exporter, on obtient une longue liste composée de labels différents, des portails lancés par différents acteurs, des chartes diverses,…

De la même manière, si la France est présente dans de nombreux pays, elle l’est de manière inégale et déséquilibrée en termes de personnels (diplomatiques ou dédiés au commerce) ; on compte davantage de personnels au Maroc qu’en Chine, davantage au Sénégal qu’en Russie, … Certes, cela s’explique par des raisons historiques mais les défis à venir et l’émergence de nouveaux acteurs économiques doivent également être pris en compte.

Les relations entre les acteurs privés et publics sont complexes ; même s’il est vrai que les différents pactes de coopération signés ces dernières années tendent à laisser penser que l’entente règne entre eux,  il ne faut pas oublier que les deux organismes (CCI et Business France) proposent des services parfois concurrents. D’une part, les opérateurs privés que sont les chambres de commerce sont assez réticents à partager les informations qu’ils possèdent en dehors de leur réseau d’entreprises, pour la simple raison que l’obtention de ces informations a un coût et que ces informations sont des produits que les CCI vendent. D’autre part, la création du label commun « CCI International » entre les CCI et les CCIFE illustre la volonté des CCI de maîtriser d’un bout à l’autre le processus d’exportation.

La Cour des Comptes tend à privilégier l’efficacité comme critère différenciant, et à ne pas maintenir coûte que coûte la présence de l’acteur public à l’étranger : « [l’Etat] pourrait à l’avenir gagner à laisser agir les CCIFE chaque fois que Business France ne serait pas en capacité de démontrer sa capacité à intervenir avec un résultat supérieur pour les entreprises […] L’ambassadeur […] pourrait proposer, dans chaque pays, l’organisation la plus adaptée à la configuration nationale ».

Les régions sont des acteurs incontournables de l’export. Cependant, leur autonomie relative et/ou progressive engendre deux problèmes. D’une part, les régions se font concurrences entre elles et n’apportent pas aux entreprises les mêmes aides (information, subventions…), ce qui tend à brouiller le message au niveau national. D’autre part, et c’est un peu gênant, des régions comme la Bretagne ont mis en place leur propre service d’aide à l’export avec leurs propres conseillers … ces services font concurrence à Business France et entraînent des doublons.

Si les critiques que je porte ici peuvent brosser un tableau peu encourageant, il n’en est rien et il faut reconnaître le rôle essentiel de Business France.

La transmission des PME

ÉTAT DES LIEUX

On estime qu’entre 2000 et 2020, entre 700 000 et 900 000 entreprises françaises pourraient avoir à changer de main, soit une augmentation de 8,5% par rapport à la décennie précédente. La question de la transmission d’entreprises se pose donc fortement aujourd’hui. Ce chiffre est à mettre en parallèle avec les 550 700 entreprises créées en France en 2014 (63 500 disparitions), en forte augmentation également.

Si l’on ne conserve que les variables qui ont un impact sur le choix du tiers, un entrepreneur a davantage tendance à créer une entreprise plutôt qu’à en reprendre une. On constate ainsi que les créations d’entreprise ont crû de 31,6% de 2001 à 2006 (soit avant la création du régime d’auto-entrepreneur) alors que les reprises ont baissé de 6,7% sur la même période.[1]

Pourtant, les projets de reprise demeurent moins risqués, leur taux de survie à 5 ans s’élevant à 60% contre 50% pour les créations pures.

L’enquête Sine de l’Insee sur les TPE fait ressortir une part plus importante des transmissions familiales, notamment dans les secteurs ICTCS[2] où elles pèsent pour près de 30 % des reprises. D’après l’étude Transregio (2006), le taux de transmission familiale serait faible en France, de l’ordre de 10%, dans les entreprises entre 20 et 1000 salariés. De manière complémentaire, l’étude FBN International (2008) montre que seulement 26% des entreprises familiales françaises envisageraient une transmission au sein de la famille[3].

Cet écart entre les TPE et les PME est par ailleurs cohérent avec l’idée qu’à partir d’une certaine taille, la poursuite du développement de l’entreprise familiale nécessite une ouverture du capital à des investisseurs privés, ce qui peut amener la famille fondatrice à céder le contrôle de l’entreprise ou au moins une part du capital.

LA QUESTION DE LA FISCALITÉ

Le rapport de Bruno Retailleau[4], en 2010, met en avant la « fiscalité de la transmission des entreprises longtemps supérieure à celle des autres pays européens du nord » pour expliquer notamment le faible nombre d’ETI et les difficultés de croissances des entreprises françaises. Mais la situation a connu depuis 2003 de fortes améliorations.

Ainsi, la fiscalité de la transmission d’entreprise « n’apparaît plus être un frein à la transmission d’entreprise » selon le Conseil des Prélèvements Obligatoires (2009), qui estime que le frottement fiscal d’une transmission familiale bien préparée se limite désormais à moins de 5 % de la valeur de l’entreprise, et peut même devenir quasi nul au prix de stratégies élaborées requérant l’intervention de spécialistes. Néanmoins, comme le souligne le rapport Mellerio (2009), la complexité législative accrue de la fiscalité du patrimoine crée une inégalité de fait entre PME et grandes entreprises au moment de la transmission.

La question de la fiscalité est traitée de manière différenciée suivant les pays. Ainsi, aux États-Unis, la fiscalité du patrimoine ne prévoit pas d’allègement spécifique en cas de transmission d’une entreprise.

L’Allemagne a, quant à elle, considéré le dispositif de préférence familiale comme étant contraire à l’égalité des citoyens devant l’impôt – l’application du régime de faveur est conditionnée à l’activité pendant 15 ans et au maintien pendant 10 ans de la masse salariale au-dessus de 70% du niveau moyen des 5 ans précédant la transmission.

Si la Commission européenne invitait en 1994 les États membres à « alléger, à condition d’une poursuite crédible de l’activité de l’entreprise pour une durée minimale, l’imposition des actifs strictement professionnels en cas de transmission par voie de donation ou de succession », Grossmann et Strulik montrent qu’une telle incitation fiscale est au mieux inefficace, au pire préjudiciable à la productivité par tête et à la croissance économique.

En France, la fiscalité encourage aujourd’hui prioritairement la transmission à la famille ou, à défaut de successeur, à des salariés. Il existe de fortes différences entre le régime général (cession à un tiers) et la cession intrafamiliale. Les abattements dépendent de la durée de détention. Pour une plus-value d’un million d’euros (réalisée sur 7 ans), l’impôt sur le revenu varie de 225 000€ pour le régime général à 157 000€ pour les cessions intrafamiliales.

À noter que si les salariés d’une entreprise bénéficient d’avantages non négligeables (abattement de 300 k€ sur la valeur du fonds en cas de donation ou de cession de commerce ou de parts ou d’actions d’une société à un salarié, exonération de DMTO en cas de rachat du capital d’une entreprise par des salariés d’une entreprise en vue de racheter le capital de celle-ci par l’emprunt), ceux-ci restent encore relativement peu utilisés.

L’ACCÈS AU CRÉDIT BANCAIRE

Pour faciliter l’accès au crédit bancaire des TPE dans le cadre de transmissions, les pouvoirs publics ont mis en œuvre des dispositifs de garantie conséquents à travers la SIAGI (garantie professionnelle venant en substitution de la garantie personnelle, pré-garantie de crédit), et Bpifrance Financement. Cependant, pour Fanny Dombre-Costes, à l’échelle régionale, le développement de l’information sur les offres de financement dédiées à la transmission, mais également impliquer davantage les financeurs de TPE, bancaires ou en financement participatif, dans la mobilisation d’une offre d’accompagnement de qualité devrait être renforcé.

LA TRANSMISSION À LA FAMILLE OU AUX SALARIÉS SE JUSTIFIE-T-ELLE ÉCONOMIQUEMENT ?

Le repreneur extérieur doit ainsi supporter des contraintes fiscales supérieures à celles assumées par la famille ou les salariés. Mais outre cette question, on peut regrouper les différents avantages/ inconvénients suivant les solutions choisies :

  • TRANSMISSION INTERNE ; FAMILIALE OU AUX SALARIÉS

    • Réduction des coûts d’agence liée au chevauchement des rôles dirigeants et d’actionnaire (les coûts sont réduits du fait de la concordance de stratégie entre attentes des actionnaires et stratégie du ou des dirigeants)
    • Qualité de l’information meilleure (les salariés ou la famille sont davantage dans la confidence sur la pérennité, la santé de l’entreprise, les perspectives de développement… que ne peut l’être un tiers) ;
    • Dilemme de la « communication dans le secret » dépassé[5];
    • Effets positifs de l’actionnariat familial sur la pérennité de l’entreprise (ce résultat demande néanmoins à être confirmé d’un point de vue empirique) ;
    • Sur-fréquence de la transmission de l’entreprise à un proche quand les perspectives de développement sont bonnes ;
    • Difficultés accrues de restructurer l’entreprise, faible développement de l’entreprise (mesuré en termes de variation de l’emploi) ou difficultés à innover (« on a toujours fait comme ça »)
    • « Effet Canergie » ; les repreneurs sont moins incités à s’engager dans le développement de leur compétence à partir du moment où ils savent que de toutes manières, ils seront les futurs dirigeants en fonction de leurs liens familiaux. D’une manière générale, Bennedsen constate que les dirigeant familiaux possèdent moins d’expérience en tant que manager, ainsi qu’un niveau de formation plus faible que les dirigeants non familiaux ;
    • Pour les entreprises de 20 à 50 salariés, la rentabilité de court terme baisse d’environ 10 points suite à une promotion familiale, tandis que la probabilité de faillite double sur la période postérieure à la succession – due en grande partie à l’incapacité du dirigeant.
    • Guerres de succession paralysant la prise de décision au sein de l’entreprise
  • TRANSMISSION EXTERNE ; À UN TIERS

    • L’emploi est supérieur de 6% à 7% dans une entreprise transmise à un tiers par rapport à une transmission familiale au bout de 5 ans ;
    • Meilleure formation des repreneurs en général ;
    • Facilités à restructurer l’entreprise ;
    • Meilleure rentabilité ;
    • Asymétrie d’informations et mécanisme d’anti-sélection[6], dilemme de la « communication dans le secret » ;
    • Coûts plus importants ;
    • Assurance de continuer de travailler avec les mêmes fournisseurs / clients plus faible ;
  • DÉFAILLANCE DE L’ENTREPRISE ET CRÉATION D’UNE NOUVELLE

    • Coûts généralement plus faibles : 120 000€ pour une reprise contre 80 000€ pour une création pure d’une TPE

Si les différentes études concluent à l’importance d’un actionnariat familial et à son impact globalement positif pour l’entreprise, les résultats sont tout autres quant au management héréditaire ; transmettre la direction d’une entreprise à un descendant plutôt qu’à un tiers est préjudiciable à la fois en termes de profitabilité et de pérennité de l’entreprise.

Concernant la transmission aux salariés, différentes études montrent que la participation accrue de ces derniers pourrait être bénéfique à l’entreprise sur les plans économique et organisationnel. Cependant, les résultats semblent assez peu robustes pour confirmer une véritable tendance. Bien que la Confédération générale des SCOP affirme que le taux de survie des SCOP est plus élevé que la moyenne, il n’existe pas d’études poussées permettant de confirmer ce constat.

La reprise du capital et de la gestion de l’entreprise au sein de la famille augmenterait la durée de vie entre 16 et 22 % mais diminuerait l’emploi des entreprises pérennes au bout de 5 ans de 6 ou 7 %. À noter qu’il existe cependant une tendance pour un dirigeant d’entreprise de promouvoir son descendant à le remplacer si l’entreprise a de bonnes perspectives de développement – ce qui a pu fausser parfois les résultats. Compte tenu de ce biais, les résultats « réels » sont probablement encore moins favorables à la transmission familiale que ce que n’indiquent les résultats présentés.

La reprise par un salarié augmenterait la durée de vie des entreprises entre 11 et 19% et n’aurait pas d’impact sur le dynamisme des entreprises pérennes.

La question de la pérennité de l’entreprise est intimement liée aux caractéristiques du repreneur (niveau d’études, expérience dans le domaine d’activité, exercice de responsabilité,…). Le problème est que, de manière générale, les repreneurs extérieurs ont un niveau d’études plus élevés, alors que les repreneurs familiaux ont plus d’expérience.

Les aides publiques, quant à elles, apparaissent neutres ou défavorables à la survie de l’entreprise. Mais, le fait qu’une partie de ces aides soient conditionnées à l’appartenance à une catégorie sociale fragile, pourraient expliquer ces résultats globalement négatifs. Fanny Dombres-Costes propose ainsi d’envisager le déblocage anticipé de l’aide à la reprise ou la création d’entreprises (ARCE) des demandeurs d’emplois. Les deux faits peuvent paraître antagoniques, dans le sens où les entreprises les moins pérennes sont créées par des demandeurs d’emplois ou des personnes « fragiles » et celles qui reçoivent le plus d’aides publiques. L’aide publique telle qu’elle est apportée aujourd’hui ne permet donc pas d’assurer une réelle pérennité de l’entreprise, et d’agir, à long terme sur l’emploi.

Économiquement, le choix de privilégier la famille n’apparaît donc pas forcément pertinent. La question de la transmission aux salariés devrait, quant à elle, faire l’objet d’une étude approfondie.

6 AXES DE RÉFLEXIONS DE FANNY DOMBRE-COSTES:

–           la sensibilisation des cédants et des repreneurs potentiels ;

–           le ciblage précoce, bien avant la retraite, des cédants potentiels ;

–           le développement de l’accompagnement des cédants et des repreneurs ;

–           l’organisation de parcours de formation à la reprise (axe 4),

–           l’aménagement et le développement d’une offre de financement nationale et locale ;

–           la poursuite de la simplification en faveur de l’entrepreneuriat, et de la transmission/reprise en particulier ;

 

DONT DES PROPOSITIONS DE FANNY DOMBRE-COSTES ;

  • Mise en place d’un « passeport transmission » : un chef de TPE qui aurait préalablement validé plusieurs étapes démontrant une anticipation suffisante de la cession (au moins deux ans), ainsi qu’une préparation adéquate en ce sens, bénéficierait auprès des assureurs d’un « passeport », lui donnant la possibilité d’investir le produit financier issu de la cession dans un contrat d’épargne bénéficiant d’un régime fiscal suffisamment attractif pour susciter l’intérêt des chefs d’entreprise. Cela permettrait d’anticiper la transmission et favoriser l’émergence d’offres de reprise.
  • Développer le crédit vendeur en échelonnant le paiement des impôts sur les plus-values de cession des TPE : le cédant qui accepte un paiement différé ou échelonné peut demander un étalement dans la limite de 2 ans de son imposition au titre de la plus-value professionnelle au fur et à mesure du prix de cession. On peut imaginer un étalement plus long (de 2 à 5 ans) et que celui-ci soit rendu possible à toutes les entreprises, quel que soit leur type.
  • Alléger la fiscalité pour les donations partielles de cédants à des salariés de l’entreprise ou à des tiers repreneurs.
  • Ouvrir pendant 3 ans l’exonération d’impôt sur la fortune sur les titres considérés en tant que biens professionnels en faveur des dirigeants de PME âgés, quittant un mandat de direction et s’engageant à céder leurs titres à cette échéance en vue d’un départ en retraite ;
  • Exonérer ou limiter la fiscalité sur la part réinvestie dans une autre entreprise des plus-values de cessions réalisée lors d’une cession.

RECOMMANDATIONS :

  • Améliorer la qualité de l’information sur le marché de la cession-reprise et des outils permettent de stabiliser l’environnement de l’entreprise au cours de la cession ;
  • Harmoniser les dispositifs fiscaux et assurer leur neutralité, afin de ne plus défavoriser les cessions d’entreprises hors du cercle familial
  • Simplifier les démarches administratives concernant la transmission d’entreprise ;
  • Réforme de l’aide publique et meilleur accompagnement à la création d’entreprise ;

Cet article est issu de :

  • La note de la Direction Générale du Trésor – « Faut-il favoriser la transformation d’entreprise à la famille ou aux salariés ? » – Voir la note
  • La note du Conseil d’Analyse Economique – « Faire prospérer les PME » – Voir la note
  • Le rapport de Fanny Dombre-Costes remis à Emmanuel Macron – Voir la note
[1] Ce constat mérite néanmoins d’être nuancé puisqu’il reste macroéconomique et ne prend pas en compte les différents secteurs d’activité, ni les données géographiques par exemple. Il semble compliqué de mettre en parallèle une disparition d’entreprise dans le secteur minier dans les Hauts-de-France et une création d’entreprise dans l’aéronautique en Occitanie. D’autre part, les reprises d’entreprise par rachat de part sociale, en augmentation selon une étude de la BPCE, ne sont pas comptabilisées dans ces statistiques, ce qui exclut un grand nombre d’entreprise au-delà d’une certaine taille. Ainsi, une partie des PME françaises se font absorber par un grand groupe, mais continuent de se développer.[2] Industrie, construction, transports, commerce de gros, services aux entreprises[3] Les chiffres évoqués dans ce paragraphe ne tiennent pas compte des reprises par les salariés (environ 15% dans les secteurs du commerce de détail, de service à la personne et du tourisme, et plus de 40% dans les secteurs ICTCS.

[4] « Les entreprises de taille intermédiaire au cœur d’une nouvelle dynamique de croissance », rapport au Premier Ministre – 2010.

[5] La décision de vendre est une information stratégique que le cédant doit conserver le plus longtemps possible secrète vis-à-vis des actionnaires, créanciers, clients, fournisseurs et salariés de l’entreprise, afin d’éviter un comportement de précaution de ces derniers préjudiciable au bon déroulement de la transmission et pouvant entraîner une chute du prix de vente.

[6] Le vendeur d’une entreprise de mauvaise qualité a intérêt à dissimuler à l’acheteur toutes les informations qui peuvent diminuer son prix de vente, alors qu’une entreprise à fort potentiel ne pouvant pas se signaler efficacement quittera le marché si le prix moyen qui y prévaut est inférieur au prix de réserve du cédant.

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