Introduction à la laïcité

La Laïcité est un terme souvent incompris, cela n’est pas nouveau. Cette incompréhension a plusieurs sources.

La première de celle-ci provient de la double origine du mot « laïcité ». L’une est grecque, l’autre est latine. La première, la plus simple, « laïcus », signifie « ce qui ne relève pas de la logique cléricale, le croyant non membre du clergé ». La seconde, plus complexe, provient du grec. Le « laos » désigne le peuple, vivant à un endroit déterminé et à un moment donné, sans distinction d’origine ou de rang social. Il se distingue du « demos », le peuple de citoyens ; ces hommes riches, possédant des droits et votant les lois de la cité. Il se distingue également de l’« ethnos », ces gens répondant à la sociologie de la cité qui n’ont pas forcément de droits (les femmes ou les esclaves notamment).
Ce terme de « laos » désigne donc une masse, un groupe de gens indéterminés qui vivent ensemble, qui cohabitent. Les esprits les plus audacieux rapprocheraient ce « laos » d’une tolérance nécessaire … En fait, je pense qu’ils oublieraient un caractère important ; la tolérance est fondée sur la condescendance. L’autre se trompe, mais il est simple d’esprit, alors, on lui pardonne. Et puis même, le terme tolérance existe entre deux entités distinctes, exprime les liens qui existent entre celles-ci. La laïcité, elle, propose un espace où les entités existent.
Chaque mot a une origine, chaque mot a une histoire qui change son sens, la vision que l’on peut avoir de ce mot. En aparté, et en guise d’illustration, le terme « fondamentalisme religieux » est d’abord protestant. Il désigne le retour aux sources, à la doctrine. L’intégrisme désigne, quant à lui, une lecture beaucoup plus souple de la Bible. La religion catholique prend en effet en compte la doctrine, mais également les évolutions de l’histoire – en bref l’intégralité.

D’une double origine, on en arrive à une double conception de la laïcité. On peut considérer, d’une part, que la laïcité consiste en une disparition des religions de l’espace public. Avec cette idée que les pouvoirs politiques imposent un rapport du croyant à sa religion. D’autre part, on peut également considérer que la laïcité est un équilibre entre les différentes religions. Ainsi, le pouvoir politique ne doit pas interférer dans les différentes religions et réciproquement. La réciproque est sans doute encore plus vraie. Mais qu’il doit également accorder la possibilité aux croyants de pratiquer leur religion en toute liberté et assurer le vivre-ensemble des différentes religions.

Historiquement, ce sont ces deux conceptions qui ont le plus longtemps dominé.
Au cours du XXème siècle, les choses ont changé. Avec les flux migratoires entre la France et ses anciennes colonies, l’islam, qui n’était, jusqu’à présent pas considéré par la loi de 1905, a bouleversé les conceptions que l’on pouvait avoir. Ceux qui se battaient contre la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905, la brandissent aujourd’hui comme un bouclier. En effet, ceux qui avaient un intérêt à ce que cette loi ne  passe pas voient dans l’islam une concurrence qui pourrait mettre à mal leur monopole. Il s’agit également pour eux de « protéger » un certain modèle de société, face à un autre.
Ceux qui, au contraire, souhaitaient que cette loi voie le jour, sont aujourd’hui sceptiques. Il serait possible d’élargir les facilités que l’on accorde aux religions « historiques » françaises à l’islam. Le problème est que l’islam propose déjà un modèle de société. A la seule lumière de l’actualité (Tunisie, Egypte, Iran …), l’islam et la démocratie semblent incompatibles. Cependant, le raccourci semble un peu facile et ce serait faire preuve d’une certaine médiocrité intellectuelle.

Un début d’historique

La France, fille aînée de l’Eglise, a connu depuis la Révolution de nombreuses évolutions qui ont donné un sens nouveau à la laïcité.

En 1789, la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen annonce que désormais « nul ne peut être inquiété pour ses opinions religieuses. La Constitution Civile du Clergé réorganise les paroisses, « la hiérarchie », les évêques sont élus, le Pape n’est plus que « le chef visible de l’autorité catholique », les prêtres doivent prêter serment « au nom de la Nation »… De même, l’Eglise perd également le pouvoir d’enregistrer les naissances et les décès. La nationalisation des biens de l’Eglise est presqu’anecdotique face au bouleversement apporté cette année-là.

Le pouvoir ne se fonde plus dans le Roi et son autorité divine ; c’est dorénavant dans la Nation, dans le peuple, que réside la légitimité du pouvoir souverain.Même si Napoléon et Charles X sont sacrés, le lien entre le pouvoir et l’Eglise ne sera plus jamais restauré.

Alors que la question des prêtres jureurs et réfractaires va être une des causes de l’embrasement de l’Ouest de la France, une radicalisation des politiques s’installe. Au moment où Napoléon arrive au pouvoir, cette crise n’est toujours pas résolue. Celui-ci et le Vatican tenter alors de sauvegarder l’essentiel. Trois points majeurs ressortent du concordat.

  • D’abord, le Vatican concède que la religion catholique n’est plus une religion d’Etat, mais qu’elle est celle de la majorité des Français.
  • Ensuite, tout le clergé doit démissionner afin de mettre fin à la querelle entre jureurs et réfractaires. Le personnel religieux est ainsi intégralement renouvelé.
  • Enfin, Napoléon déclare que rendre les biens à l’Eglise est impensable. Il est donc décidé que l’Etat prend en charge les ministres du culte et les bâtiments.

Pour Napoléon, « qui paie, tient ». Ce concordat est étendu à la religion juive, calviniste et luthérienne. L’islam n’est pas considéré, n’étant pas présent en France ; cela le place dans une situation particulière. Cet esprit concordataire va être abandonné à la Restauration ; les textes subsistent, mais la monarchie et l’Eglise tentent de reconquérir les territoires perdus. Mais plus que la reconquête, les contre-révolutionnaires vont tenter de reprendre la main sur un domaine où le Concordat reste muet ; l’éducation. Cela aboutit à la loi Falloux de 1850 qui ouvre une large possibilité de développement à l’enseignement confessionnel. C’est en ce début de XIXème siècle,  qu’émergent les Deux France, la France catholique, et la France anticléricale. Une guerre pour deux jeunesses.

Gambetta, dans le programme de Belville, tente d’annoncer la reprise en main des écoles, source de la formation des consciences. Ferry commence par donner à l’Etat le monopole universitaire en faisant dissoudre les communautés jésuites. L’école gratuite, laïque et obligatoire est instaurée. En fait, on assiste plus à un mouvement de sécularisation que de laïcisation.Il y a, dans toute évolution des sociétés, une dimension rationnelle et une dimension magique qui a tendance à devenir prégnante quand reviennent les inquiétudes. Mais cela se réalise en dehors des Eglises instituées. C’est cela la sécularisation. L’abandon de la religion pour une religiosité périphérique (politique, secte, …). On exalte une République exemplaire, qui doit alors abreuver les terres lointaines de ses lumières.

Après les lois scolaires, les relations semblent se pacifier entre la République et l’Eglise. Léon XIII évoque le ralliement des catholiques à la République… mais l’affaire Dreyfus va tout remettre en cause. Je passerai sur les détails de cette affaire retentissante. Ce qu’il faut retenir, c’est que certaines congrégations religieuses sont viscéralement antidreyfusardes. A la fin de l’affaire, se pose la question du devenir de ces congrégations. Waldeck-Rousseau, malade, fait voter une loi dont il pense que son application pourra être souple… Au terme des débats, au cours desquels Combes Remplace Waldeck-Rousseau, seulement 5 congrégations sont autorisées dans toute la France.

Trente mille congréganistes quitteront la France. S’en suit le voyage du président Loubet pour rencontrer le Roi d’Italie mais qui omet une visite au Pape, une note diplomatique d’un cardinal … ce qui aboutira à la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican.

Le concordat est définitivement enterré en 1904. Briand, Jaurès et Pressensé tentent alors de répondre à toutes les questions posées par ce vide. Leur travail aboutira à la loi de séparation des Eglises et de l’Etat. « La République assure la liberté de conscience » (article 1) et « La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte » (article 2)… Mais cette loi de séparation reste inachevée, et la possibilité est donnée à l’Etat de financer les aumôneries au nom de la garantie de l’exercice du culte. Une loi tout de même équilibrée, que les cultes minoritaires appliquent, que le clergé français accepte … L’islam est une fois encore oublié ; en Algérie, la religion reste sous le contrôle de l’Etat.

Une laïcité imparfaite

La laïcité française est un principe sur lequel chacun s’accorde. Pourtant, chaque français ne la perçoit pas de la même manière … puisque la situation n’est pas la même sur tout le territoire. L’éternelle question de l’Alsace-Moselle est la première imperfection du système. En effet, lorsque la loi est signée en 1905, trois départements (Haut-Rhin, Bas Rhin et Moselle) étaient allemands. Lorsque ceux-ci sont revenus dans le giron français, l’Assemblée Nationale en place à ce moment souhaitait du temps pour réfléchir et examiner la situation en profondeur. La situation est donc restée la même jusqu’à ce que le Cartel des Gauches arrive au pouvoir. Edouard Herriot met alors la question sur le devant de la scène. Il doit faire face à des manifestations de grande envergure dans toute la France. Il décide alors de saisir le Conseil d’Etat, afin de savoir si la République permet des régimes différents sur son territoire. Pour les sages, il n’y a pas d’incompatibilité ; la question est donc enterrée … au moins jusqu’à la fin de la 2ème Guerre Mondiale.
En 1944, avec le Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF), la situation antérieure est confirmée. Les 4 cultes (catholique, calviniste, luthérien et juif) sont reconnus et payés par l’Etat.

Ensuite, en 1905, la France disposait d’un Empire Colonial dans lequel la loi de séparation ne s’appliquait pas. La métropole jugeait ainsi au cas par cas. En 1939, le décret Mandel transpose le régime concordataire, et rémunère ainsi les missions religieuses – ce qui permet un début d’harmonisation.
Saint-Pierre et Miquelon, la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie appliquent toujours ce décret. Dans les autres cas, la Martinique, la Guadeloupe et la Réunion applique, plus ou moins, la loi de 1905.
En Guyane, seul le culte catholique est reconnu et financé. Le dernier cas, le plus étrange est celui de Mayotte. Il existait, jusqu’en 2010, un système d’Islam d’Etat subventionné par la République. La polygamie était autorisée, … Depuis 2010, cette situation a normalement disparu – dans les textes au moins.
Enfin se pose encore la question des bâtiments dédiés aux cultes. Les Eglises sont ainsi entretenues par l’Etat notamment. Mais c’est aussi le cas de bâtiments historiques, ou de la Grande Mosquée de Paris.

Laïcité et Islam

A l’occasion de l’interview du 14 Juillet, Laurent Delahousse a posé une question intrigante au président François Hollande : « Il y  a en France 5 à 6 millions de musulmans, un tiers se déclare croyant, si un parti fondamentaliste et islamiste se créait France quelle serait votre réaction ? ». Cette question faisait suite à la déclaration du président en Tunisie selon laquelle l’islam et la démocratie seraient compatibles.

Il est vrai que l’actualité immédiate ne favorise pas une telle conception. Les exemples récents de l’Egypte, de la Tunisie ou même de l’Iran sont ainsi fréquemment cités par ceux qui dénoncent une « islamisation » grandissante de la France. Pourtant, je ne pense pas qu’il faille s’arrêter à l’actualité. En avant de revenir sur des cas particuliers, il convient de rappeler des principes généraux.
Il ne s’agit pas là de parler de démocratie en général, mais de la démocratie que l’on nous propose.
Dans l’histoire de France, l’islam n’a pas toujours été considéré. En effet, on ne parle pas de l’islam dans le concordat signé par Napoléon (élargi aux autres religions minoritaires) ; on n’en parle pas non plus dans la loi de séparation des Eglises et de l’Etat. Il est vrai que le nombre de musulmans en France métropolitaine est en augmentation depuis la décolonisation. On pourrait presque dire que l’islam est un fait nouveau en France, qu’il est assez récent du moins.
Il n’existe donc pas, comme dans d’autres pays, une tradition musulmane, qui serait fondatrice d’une certaine forme d’unité nationale.
Ensuite, depuis la révolution iranienne de 1979, on oppose fréquemment les pays musulmans aux pays occidentaux. Cela crée, consciemment ou non, une structuration dans l’esprit de nos concitoyens. Une sorte de manichéisme qui relie islam et terrorisme.
Les immigrés de la première génération sont arrivés en France sans bruit. Ils vivaient cette venue comme temporaire. Et ce sont pliés sans difficultés aux lois en vigueur. Mais ces populations sont devenues françaises, et la question de la pratique de la religion a commencé à se poser avec plus d’acuité avec la 2e génération, c’est-à-dire avec des français pratiquant l’islam et considérant qu’ils étaient victimes de phénomènes discriminatoires.
Lorsque cette question de l’identité a commencé à se poser, les défenseurs des religions déjà établies ont brandi la laïcité comme un moyen de protection. Il est à noter que l’Eglise catholique, selon les paroles du Christ « rend à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». La cité terrestre est gouvernée par les hommes alors que la cité divine est gouvernée par Dieu. Dans la religion musulmane, cette séparation n’existe pas vraiment, pour deux raisons. La première est théologique ; le Coran organise la vie de la cité et a déjà fait office de constitution par le passé.
Cependant, la Charia n’est pas la loi, un instrument de normes, c’est davantage un recueil moral. La seconde est pratique ; dans son histoire, l’islam est très lié au pouvoir politique.
Néanmoins, plutôt que de rester dans un blocage, les responsables politiques demandent au culte musulman de s’organiser et de se représenter. Le Conseil Français du Culte Musulman, qui s’inspire du modèle du Concordat de Napoléon,  naît en 2003. Depuis, la loi sur l’interdiction du port du voile dans l’espace public et le retournement de l’affaire de la crèche « Baby-Loup », il ne s’est guère passé de chose sur ce sujet en France.
Ailleurs dans le monde, les pays où le nombre de musulmans est important ont connu et connaissent encore des tentatives d’émanciper la politique de la religion. En Tunisie par exemple, Bourguiba a mis en place une éducation détachée de la religion. Passant d’un régime autoritaire à un régime dictatorial, le pouvoir a multiplié les ruptures de liens entre pouvoir politique et religion. En 1956, Bourguiba adopte une loi qui permettait aux tribunaux de s’affranchir des références systématiques à la religion. Même si les pratiques religieuses restaient, la pratique du ramadan n’était plus punie par la loi. Il est vrai que les logiques qui ont prédominé en Tunisie étaient très proche des logiques occidentales et notamment françaises.
On présente également la Turquie comme un pays laïc, on le surnomme même parfois « la fille de la France ». Au lendemain de la première guerre mondiale, Mustafa Kemal met en place, une avancée, une politique d’occidentalisation / modernisation sous l’éclairage des principes de la révolution française. Entre 1922 et 1924, le Sultanat (pouvoir civil) et le Califat (pouvoir religieux) sont abolis, et l’Islam perd son statut de religion d’Etat. Dans le même temps, un certain nombre de réformes sont prises ; mariage civil, enseignement public, les hommes doivent se raser la barbe et cesser de porter le fès, interdiction du port du voile pour la femme dans l’espace public, changement de l’alphabet, changement du calendrier (disparition du calendrier musulman au profit du calendrier grégorien)… L’Etat turc est défini par la constitution de 1924 républicain, nationaliste, populiste, laïque, révolutionnaire, étatique.
Les choses sont faites de manière radicalement différente de la France, notamment sur le point de vue démocratique. Il n’y a pas de principe de séparation qui est posé, ni de neutralité confessionnelle de l’Etat.
Les religions autres que l’islam sunnite sont ainsi libres de se développer mais ne bénéficient pas de contributions publiques (les imams sont payés par l’Etat turc). De plus, la société est assez peu sécularisée, exceptée dans les grandes villes. Par ailleurs, le choix de Kemal de confier à l’armée le soin d’être la gardienne de la laïcité (régime autoritaire) a eu des conséquences même après sa mort : l’armée s’est ainsi soulevée pour maintenir l’héritage kémaliste. Dans tous les cas, lors des 2 dernières élections législatives, on a pu voir la victoire d’un parti de centre-droit d’inspiration islamique, l’AKP d’Erdogan, d’où un certain infléchissement du modèle kémaliste. Il y a ainsi un maintien de l’importance de la religion musulmane dans la société turc, et où la laïcité s’apparente à un islam contrôlé par l’Etat, aussi bien au niveau des moyens qu’au niveau des prêches.

En Afrique subsaharienne, la plupart des Constitutions affirment la liberté religieuse et la non-confessionnalité de l’Etat. Ainsi, on retrouve l’article premier de la Constitution Française assez fréquemment. Cependant, dans les faits, la neutralité de l’Etat s’accompagne d’une forte religiosité. Au Bénin par exemple, le pouvoir de l’Etat, assez faible, ne permet pas un exercice total de ses prérogatives, notamment en matière d’éducation ou de santé. Or, les ONG qui remplissent ces obligations, sont largement confessionnelles. Ce qui constitue un obstacle aux logiques de sécularisation.
L’une des principales raisons de l’élection de partis musulmans au moment du printemps arabe est justement ce soutien apporté à la population en lieu et place des services de l’Etat.
Pour revenir à la problématique initiale, celle de la place de l’islam vis à vis de la laïcité, la création de groupes comme les Frères Musulmans s’est faite en réaction à l’occidentalisation de l’Egypte dans les années 1920. Il semble donc normal qu’il ne «rentre» pas dans le cadre de la démocratie telle que nous la concevons.

Pour terminer ce dossier, je rajouterai simplement que les seules questions que nous ayons à nous poser aujourd’hui sur ce thème sont celles-ci : l’islam est-il compatible avec la laïcité ? voulons-nous accorder une place plus importante à l’islam aujourd’hui ? Nous trouverons toutes les justifications possibles et imaginables, pour le oui comme pour le non, à la première question. La seconde seulement déterminera ce qu’il en est vraiment.