Srdja Popovic : Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans armes

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Popovic est un activiste serbe, dont le groupe Otpor ! (Résistance) fut à l’origine de la chute de Slobodan Molosevic. Le livre n’est pas à proprement parlé un manuel révolutionnaire. Il s’agit davantage d’un ensemble de leçons, de stratagèmes, dont l’auteur eut à user à la fin des années 1990.

La première des leçons est sans doute de se débarrasser de l’idée que ce qui arrive ailleurs ne pourrait jamais arriver dans notre propre pays, et que de toute manière, pour y parvenir, il faudrait nécessairement passer par la violence. Pour l’auteur, le recours à la violence n’est pas envisageable : face à un gouvernement comme celui de Milosevic, une telle action ne mène nécessairement qu’à la prison ou à la mort. Il faut donc y substituer l’humour, la dérision : tourner son opposant en ridicule et saper ce qui fait la base de son pouvoir, la peur.

Deuxième leçon : voyez grand mais commencez petit.

De l’augmentation des prix du cottage en Israël à celle du sel en Inde, en passant par les crottes de chien dans les squares des Etats-Unis, les combats auxquels chacun peut s’identifier ne manquent pas. Vouloir changer le fonctionnement de la société n’est pas possible du jour au lendemain. Le conseil est ainsi de commencer par des combats suffisamment grands pour être entendus, suffisamment petits pour être gagnés et suffisamment populaire pour être partagés. Face à un système en place, il propose de diviser la société en deux groupes : ceux qui sont pour, et ceux qui sont contre, en s’assurant que la ligne de partage « qui vous sépare des méchants vous offre le plus d’alliés possibles ».

Troisième leçon : avoir une vision pour demain.

La liberté est un concept parfois difficile à appréhender. Mettre en place un système, dire ce que l’on va faire de cette liberté, comment des solidarités nouvelles vont pouvoir se mettre en place… sont des éléments beaucoup plus concrets. Le tout est ainsi de savoir sur quels piliers s’appuyer.

« Bien éduqués et pleins d’enthousiasme, ces aspirants révolutionnaires se gargarisent souvent de cotations de leaders historiques et d’idées abstraites de liberté, en oubliant que leur électeur est un boutiquier fatigué dont les besoins, les préoccupations et les croyances sont bien plus terre à terre. » 

Quatrième leçon : les piliers tout puissants du pouvoir.

Reprenant les théories de Gene Sharp, l’auteur décrit la manière dont l’opposition syrienne pourrait potentiellement agir. La violence est l’apanage des régimes autoritaires : vouloir s’attaquer à un dictateur via la violence, c’est l’attaquer sur le terrain sur lequel il est le mieux préparé et sur lequel il mise une grande partie de ses ressources. Pour l’auteur comme pour Gene Sharp, il faut donc saper la possibilité pour le régime d’utiliser ses forces, notamment en coupant les circuits de financement qui permettent de les alimenter. En apposant une force suffisante sur un des piliers du régime, et notamment le pilier économique, c’est tout le système qui s’effondre. Inclure une phrase défavorable au régime dans Lonely Planet en fait partie.

« Les révolutions réussies ne sont pas des explosions cataclysmiques ; ce sont des feux qui couvent longtemps, soigneusement entretenus sous la cendre ».

Cinquième leçon : rire.

Difficile de penser que l’on peut rire sous une dictature. Mais en détournant des objets, et en créant des situations loufoques, on participe au travail de sape du régime. Dans les années 1980 en Pologne, des gens choisirent ainsi d’aller promener leur télévision dans une brouette à l’heure des informations officielles du régime. Ces sorties en soirées permirent à chacun de passer un moment convivial sans qu’il soit véritablement possible pour le régime d’y mettre fin. De la même manière, en Syrie, les opposants choisirent de déverser dans les rues de Damas des balles de ping-pong avec des messages comme « Liberté » inscrit dessus. Puis, ils choisirent de dissimuler des enceintes diffusant des messages hostiles dans du fumier, des poubelles… et tous les endroits sales qu’ils purent trouver. Symbolique.

Sixième leçon : retourner l’oppression contre elle-même.

A Subotica, ville serbe non loin de la Hongrie, une brute terrorisait la population. En affichant une photo de lui avec la légende « cet homme est une brute » dans le salon de coiffure fréquenté par sa femme, devant l’école de ses enfants,… un certain isolement social commença à affecter l’homme. Les exemples sont multiples et peuvent être diffusés partout : sur des sonneries de téléphones, sur internet, sur des guides touristiques,…

Les dernières leçons

En Serbie, le mouvement Otpor ! devait travailler avec pas moins de 19 partis d’opposition « qui se haïssaient tous cordialement ». L’idée n’était pas de créer un énième mouvement « idéologiquement pur », mais bien de réunir tous ces gens. Le principal enseignement de ce chapitre est de tout mettre en œuvre pour rassembler les 99% : chacun fait partie de cette large majorité. Pourtant, chacun n’est pas prêt à s’engager. Il faut donc créer une communauté en sachant pourquoi les gens s’engagent. Et une fois qu’ils sont engagés, planifier des actions à long terme afin de savoir précisément ce que l’on veut, comment on y arrive… Jamais ne rien laisser au hasard.
Lorsque le pouvoir tombe, il existe toujours un moment de flottement. A ce moment, il s’agit d’être capable de charge le chaos, « d’envoyer des cosmonautes sur la Lune [… et] les ramener sur Terre ». La révolution ne doit pas s’arrêter avec l’arrivée d’un nouveau dirigeant, mais continuer avec celui-ci pour maintenir la pression.

Chaque révolution peut également se faire déborder par la violence. Gandhi, Mandela,… ont eu recours à la violence, un temps, pour faire passer leurs idées. Mais une étude statistique réalisée – par Chenoweth et Stephan – sur les conflits entre 1990 et 2006 démontre que la résistance violente offre 26% de réussite, alors que les actions de résistance non-violente permettent de réussir à 53%. De la même manière, le nombre de personnes prêtes à s’engager est limité lorsqu’il s’agit d’une action violente. Et le pouvoir hésite davantage à faire usage de la force lorsqu’il fait face à des gens désarmés.

« Les pays qui ont connu une résistance non violente ont plus de 40% de chances de rester des démocraties cinq ans après la fin du conflit. Les pays qui ont choisi la voie de la violence, en revanche, ont moins de 5% de devenir des démocraties stables. »

De la même manière, lorsque votre pays est en proie à une révolution et qu’un pays étranger s’en mêle (exemple des bombardements de l’OTAN), le réflexe est de chercher un leader fort qui saura vous protéger.

« Quand votre grotte est en danger, vous soutenez votre chef, même si c’est un connard »

Tous les mouvements pacifiques peuvent être néanmoins contaminés par des individus dont le seul but est de se mettre une cagoule sur la tête, et lancer des cocktails Molotov dès la première occasion. Lors du mouvement Occupy Wall Street, des Black Block ont ainsi identifiés par des gens du mouvement ; leurs photos ont été publiées permettant ainsi au mouvement de se démarquer clairement, et à son initiative, des comportements qu’il rejetait.

En définitive, rien ne nous prépare vraiment à être un jour à vous engager dans un mouvement politique. Seulement, un jour, une cause arrive et vous devenez convaincu que le futur est entre vos mains.

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