Olivier Rey : l’idolâtrie de la vie

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« L’Etat ne peut pas tout »

Peu avant la Révolution de 1789, les français rédigent des cahiers de doléances dans lesquels ils ne décrivent pas de projet politique, mais écrivent simplement qu’ils ont faim. Par ces écrits, ils demandent au Roi de les aider.

Pourtant, explique Olivier Rey, les situations de famine ne sont pas rares dans l’Histoire. Mais au cours du XVIIIème siècle, l’administration commence à quantifier les besoins alimentaires du pays, afin de pouvoir anticiper les périodes de disette et acheter ailleurs les grains qu’il manquait.

« Le premier résultat de ces initiatives fut, non pas une disparition des pénuries, mais leur atténuation. Le second résultat fut le développement d’une nouvelle tendance dans l’opinion : une propension à considérer qu’un défaut de subsistances était imputable au gouvernement. »

Cette situation fait largement écho, pour l’auteur, à la question liée aux masques durant la crise du Covid-19. Mais plus largement, le discours de « toute-puissance » de l’État s’est tellement développé, que les citoyens l’attendent désormais au tournant. Le nombre de menaces ou de problèmes existants est tel que l’État ne peut intervenir partout.

Le drame se produit alors : d’une part, lorsqu’une menace de seconde zone intervient, celles et ceux qui n’ont pas su y remédier sont coupables, corrompus ou incompétents – l’aléatoire n’étant pas considéré. D’autre part, un aveu de faiblesse de la part de l’État serait incompris par l’opinion. Ainsi, si l’État avait appelé chacun à fabriquer son propre masque à une période où le pays en manquait, cela aurait probablement provoqué un « scandale » d’une même ampleur : que fait l’État de mon argent ?

« Ce n’est pas le virus qui tue, c’est le gouvernement qui s’est montré imprévoyant, en n’accordant pas assez de crédits aux hôpitaux, en ne finançant pas assez de lits de réanimation. »

Sauf que l’Etat a un budget qui ne lui permet pas de répondre à des « plans Marshall pour tout ». Et ce, même en taxant les très riches. Le gouvernement est donc cantonné à la gestion de la pénurie : « Bien entendu, la répartition des efforts et des produits du travail pourrait être meilleure qu’elle ne l’est. Mais il ne s’agit là que d’ajustements. »

L’État essuie même la critique inverse : l’infantilisation. Et la limite n’est pas toujours facile à trouver.

Olivier Rey passe ainsi en revue différents domaines, notamment l’éducation. Au fond, la question qui domine est de savoir quelle est la place de l’individu, comment s’organise la satisfaction de ses désirs et quel est l’impact de ses derniers sur l’ensemble de la société.

La vie, « quoi qu’il en coûte »

En choisissant le confinement, le gouvernement a choisi de « mobiliser tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies quoi qu’il en coûte ».

Pourtant, nous dit l’auteur, « ses victimes étant très majoritairement des personnes âgées ou en mauvaise santé, le ‘’forces vives’’ ne s’en trouvaient pas affectées – à tout prendre, la disparition d’inactifs aurait même permis de réaliser des économies. »

A la Renaissance, le mot « vie » était défini par « l’union de l’âme avec le corps ». Si les questions liées à l’âme se font moins présentes avec la sécularisation de la société, la question du corps demeure largement.  Lorsque le corps meurt, celui-ci disparaît rapidement pour des questions de salubrité et d’hygiène, dans des cimetières aux abords de la ville ou dans les crématoriums.  Tout compte fait, notre société tient le spectre de la mort à distance. Pour illustrer ce principe, Olivier Rey rappelle que les cérémonies ont été jugées « non-essentielles ».

La mort est éloignée, mais elle advient toujours, et avec elle son cortège de souffrance.

« Pour nous protéger de cette épouvante, il nous faut à tout prix nous entretenir dans cette idée que, quelles que soient les circonstances, il y a toujours quelque chose à faire, qu’un remède demeure disponible, qu’une thérapie innovante apportera, sinon la guérison, du moins un soulagement, un délai de rémission. »

L’auteur : Olivier Rey

Olivier Rey
Olivier Rey

Olivier Rey est un philosophe, mathématicien français et enseignant à la Sorbonne. Il contribue également régulièrement à la revue d’écologie intégrale « Limite ». Il publie en juin 2020 “L’idolâtrie de la vie” dans la collection Tracts de Gallimard.

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